C’était pendant la grande guerre… Gomez Carrillo [1] était correspondant de guerre espagnol. De son périple de la région parisienne à l’Alsace, il raconte ce qu’il a vu et tous ses écrits ont été rassemblés dans un livre intitulé « Parmi les ruines ».
Après être passé à Auve (notre article dans le n° 97) il arrive à Sainte-Ménehould et découvre une ville « tranquille » (la cité n’avait pas été dévastée comme Auve) et s’arrête pour manger dans un hôtel. Il ne cite pas le nom de cet établissement mais on comprend qu’il s’agit de l’hôtel de Metz [2].
Au cours du repas, un convive, un capitaine de la territoriale, certainement en permission à Menou, lui raconte une anecdote, une belle histoire qui s’est déroulée sur le front de la forêt d’Argonne. Le capitaine, décrit comme un vrai type de « Porthos », avec sa moustache énorme et ses épaules d’athlète, racontait :
- Naturellement, l’on est mieux ici que là-bas, dit-il ; mais là-bas non plus, on n’est pas mal du tout… Dans les dernières semaines, nous avons essayé de nous amuser un peu, vu qu’il n’y a guère que l’artillerie qui travaille. Dans ma compagnie, la seule chose défendue c’est la tristesse. Que diable ! Il faut prendre la vie par le bon côté,
et laisser la gravité sauvage pour ces officiers à monocle qui paraissent être toujours à la grand’messe ! La semaine passée, ayant appris que dans une tranchée en face de la nôtre se trouvait un prince bavarois qui s’était battu quelque temps avant comme un lion, et qui, loin d’injurier ses soldats, les traite paternellement, nous décidâmes de lui donner une sérénade en règle. Un gars avait une clarinette, un autre trouva un violon à Verdun, un autre se fabriqua une flûte. Avec cela et un tambour, que pouvions-nous désirer de plus, n’est-il pas vrai ?
Bon ! en tenant compte des connaissances musicales de mes exécutants, j’écris le programme, et après l’avoir orné le mieux que nous pûmes, nous le lançâmes, enroulé autour d’une pierre, aux Allemands. À 4 heures sonnantes, après un roulement de rataplan, rataplan, le concert commença. Les Boches, de l’autre côté, applaudissaient, sans oser sortir la tête. « N’ayez pas peur », leur crions-nous. Rien !... Pour un empire, ils n’auraient montré leur museau… À la fin, je m’assis sur le parapet, sans armes, le bâton d’orchestre à la main, dirigeant la Marseillaise que tous les gars chantèrent ensemble. Alors, il se passa une chose inouïe et très belle. À 30 mètres, un officier ennemi, d’un saut se mit debout et, la main à son casque, saluant martialement, il écouta notre chant. Je le voyais, là, tout près, droit, tranquille, sans la moindre crainte. Si nous avions voulu, nous l’aurions tué, c’est évident ; mais, loin de là, les gars, à la fin de leur morceau de musique, lui crièrent : « Bravo, le Boche !... » Je le saluai, en me mettant debout aussi…
Le capitaine Porthos, après avoir vidé une coupe, achève :
- Pour sûr, c’était le Prince… Si un jour nous le faisons prisonnier, nous lui donnerons une autre sérénade, parce que c’est un type chic…
Les journalistes scandinaves, suisses et hollandais, peu accoutumés à cette gaieté dans la tragédie, prennent fébrilement des notes et demandent des noms. Le brave Français sourit, sans vouloir se faire connaître.
- Je suis un bon père de famille dans la vie ordinaire, s’écrit-il à la fin, et, aussitôt la guerre terminée, je laisserai là ces frusques.
Puis, comme s’il ressentait d’avance la nostalgie future des heures actuelles, il dit :
- Ç’aura été, après tout, le meilleur temps de ma vie…
Des histoires comme celle-là, il y en eut beaucoup et certaines ont fait l’objet d’un film. Et aujourd’hui, avec le recul du temps, en lisant ce récit, on se dit : Pourquoi ?
