Michel Lesjean, fidèle lecteur, est aussi un ancien Ménéhildien. Il était gamin au moment de la seconde guerre mondiale et aujourd’hui il prend la plume avec l’aide de son fils Frank pour nous confier ses souvenirs.

Année 1939 – La « drôle de guerre » – Les belligérants se regardent en chiens de faïence.
Nous habitons Sainte-Ménehould, rue Sainte Catherine. Mon père, René, est employé à la Banque Nancéienne. Il reçoit l’ordre de sa direction, comme les autres employés, d’assurer une permanence nocturne. Un lit-cage sera prévu à cet effet, car, en cas de bombardements, les déflagrations risquent de faire éclater les grandes vitrines donnant sur la rue Chanzy. Aussi, dans ce cas extrême, il est nécessaire d’extraire les grands livres de compte « clientèle » et ceux du service comptabilité et de les mettre en sécurité dans la salle des coffres. À cette époque, les comptes écrits à la main sont la seule preuve pour la comptabilité générale.
Ma mère, ayant toujours eu des doutes sur la fidélité de son époux, l’oblige à me prendre avec lui pour la nuit, peut-être que d’autres en auraient profité ! Mon père me prend à califourchon sur le cadre de son vélo et à 6h du matin, réveil… on repart à la maison pour le petit-déjeuner, toilette et pour mon père retour au bureau car l’agence ouvre à 8h.
Maintenant, je ne comprends pas la réaction de ma mère, car s’il y avait eu des bombardements, comment aurait réagi mon père à protéger ses livres de la banque et un gamin de 5 ans !
Sainte-Ménehould sera bombardée le 10 mai 1940 et la maison où nous habitions, rue Sainte Catherine, sera démolie.
Était-ce par prémonition, car 50 ans plus tard, j’étais employé dans la même banque SNVB comme contrôleur-cadre au niveau du département de la Marne et responsable sécurité des agences et du personnel. Nous avons été victime du gang des Roumains et j’ai dû intervenir car il y a eu 12 hold-up, une prise d’otages et 2 agences dont le personnel a été enfermé dans la salle des coffres.
Mai 1940, j’ai 6 ans.
Tous les hommes sont mobilisés, mon père, mes oncles. Nous habitons un appartement dans le grand immeuble de la rue de Gergeaux. Ma mère organise notre déplacement aux Islettes afin d’assister à la première communion de notre cousin Philippe Menut, âgé de 12 ans. Après la cérémonie, avec ma mère Germaine et ma sœur Marie-Thérèse, nous allons chez nos grands-parents Arthur et Félicie Menut à la Contrôlerie de Futeau.
Nous sommes assis sur les marches de pierre de l’escalier, observant le panache de fumée débordant sur la vallée de la Biesme… Ste-Ménehould a été bombardée car on peut apercevoir les avions allemands tourner dans le ciel. Un chasseur bombardier Stuka, en rase motte, nous surprend et lance une rafale de mitraillette, aspergeant la petite route à une vingtaine de mètres de nous. « Rentrez vite les afats » (enfants). Ce fut vite fait de nous mettre à l’abri dans la maison.
L’occupation approche.
L’évacuation obligatoire nous est annoncée quelques jours après par l’appariteur municipal de Futeau. Ma mère emprunte un vélo et fait l’aller-retour à Ste-Ménehould,
afin de préparer une valise, quelques vêtements, des pulls et de récupérer les papiers officiels, le livret de famille et l’argent disponible nécessaire pour le voyage.
À son retour, elle nous apprend que la rue Ste Catherine a été bombardée. Notre ancienne maison est détruite. Quant à notre nouveau logement, rue de Gergeaux, il a été préservé. À cette annonce d’évacuation, le grand-père Arthur tue la volaille, les lapins, et pendant ce laps de temps, on mangera la viande sans assiette, à la va-vite, invitant le facteur, les voisins… une cuisse par-là, les ailes de poulets par ici… Les Meusiens seront évacués vers le département de la Charente maritime (à l’époque « inférieure »).
Le jour du départ, un chariot sera à disposition des personnes âgées et des valises ; les autres suivront à pied. Pour ma part, j’ai une petite musette contenant mon masque à gaz fabriqué par ma mère suivant le modèle composé, avec mica pour les lunettes. J’ai aussi mon réveil « Mickey », Nénette et Rintintin porte-bonheur.
L’évacuation.
Le grand-père Tutur devant nous, porteur d’un sac à graines, mais contenant une bonbonne « Dame Jeanne » remplie de sa réserve d’eau de vie (la goutte)… ça devait être son trésor. Tout le monde direction Triaucourt à environ 15 km, où nous serons hébergés une nuit.
En arrivant à Triaucourt, je fus surpris d’apercevoir des militaires français en observation dans le beffroi de l’église (il sera détruit lors du bombardement). Le lendemain matin, nous étions embarqués dans des camions militaires en direction de Bar le Duc. « Tiens ? le grand-père n’a plu sa bonbonne de goutte… Il a dû la cacher chez une connaissance de toute confiance à Triaucourt dans une »cachette sécurisée."
Nous prenons un train à Bar le Duc où tous les Meusiens de la vallée de la Biesme sont embarqués. Toute la famille est là. Le convoi démarre avec des ralentissements et des arrêts subits, peut-être en raison des risques de mitraillage allemand. La nuit se passe plutôt en sommeillant qu’en dormant. Sur le matin, le convoi s’arrête dans la campagne, permettant à chacun de soulager ses besoins naturels en bordure de la voie… Coup de sifflet long… attention, la locomotive redémarre…. Coup de sifflet court… tout le monde doit être à sa place, et c’est comme ça tous les jours.
Et la soif ? Il y avait également des arrêts dans les gares permettant de s’approvisionner en eau. C’est la queue au robinet. Attention, un coup de sifflet long suivi de 3 coups brefs et la locomotive redémarre.
Ma mère a été surprise et a été obligée de monter dans un autre wagon. Quant aux provisions, ce sont celles emportées dans le panier habituel de la campagne. Je me souviens, cela devait être à proximité de la région parisienne ; trois jeunes femmes un peu fofolles sont montées dans notre wagon, elles étaient accompagnées d’un homme élégant. Il sort trois plaquettes de chocolat qu’il donne à chacune. Mes yeux sont grands ouverts : j’aurais bien aimé en croquer un petit bout ! Mais le grand père Tutur, ancien combattant de 14-18 n’a pas sa langue dans sa poche et il l’apostrophe : « Vous êtes dans un train de civils, vous devriez être sur la route avec les soldats Français. » Et v’lan…Par la suite j’ai appris que cet homme était un « maquereau », protecteur de ces dames.
Bientôt le train arrive à Royan, notre destination. Tous les réfugiés meusiens sont regroupés à « la ferme du Moulin » (lieu archéologique de ruines romaines). On nous sert une soupe épaisse aux fèves. La table est grosse car elle
est creusée à chaque place, évitant ainsi les bols…. Ça fait du bien et on en avait bien besoin !
En attendant la répartition des réfugiés dans les familles locales, le gamin de la ferme me demande de jouer au ballon sur le grand espace vert de la cour. Nous sommes surpris par le vol en rase motte d’un avion allemand Stuka qui lance une rafale en semonce « Archtung, nous arrivons ! »
Le gamin de la ferme voit quelque chose tomber dans l’herbe, le ramasse et se met à hurler…. C’est une douille évidemment brûlante de la mitraille. Il a la main brûlée. Il y eut un moment de remue-ménage parmi les réfugiés et les gens de la ferme. Enfin, notre famille est logée chez des vignerons, Mme et M. Raymond Lucazeau. Nous sommes chargés dans leur charrette avec nos valises. Bientôt nous arrivons aux Monards, à côté de Barzan.
Après installation, le grand père Tutur, 60 ans, trouvera du travail à la ferme de Mme et M. Puyraveau. En effet, le grand-père bûcheron-charpentier en forêt d’Argonne avait l’habitude des mules et durant le conflit 14-18, il était muletier, allant jusqu’aux premières lignes pour approvisionner les « Poilus » en nourriture et en petites munitions à l’aide du bât installé sur le dos de la mule. Ma mère Germaine et la grand-mère Félicie aidaient Mme Lucazeau dans diverses occupations aux vignes. Parfois en début de soirée, le grand-père Tutur se faisait attendre pour manger… « Le grand-père Tutur termine son ouvrage, il doit être bien occupé avec ses mules. »
Les Monards… le retour.
En 1954, j’avais 20 ans. Avec ma moto Peugeot 125cm cube, je suis retourné aux Monards, chez madame et monsieur Lucazeau, surtout pour les remercier de l’accueil de notre famille en 1940. J’en ai appris de belles qu’on ne raconte pas à un gamin de 6 ans. Messieurs Lucazeau et Puyraveau m’ont raconté que le grand-père Tutur s’était fait une copine de son âge. En fin de travail, il remontait la pente vers les Monards, en passant devant sa maison. « Allez Père Menut, venez boire un canon » disait la Dame dont le petit-fils faisait de la politique mais s’intéressait aussi aux « jeunes danseuses »… enfin … ça ne nous regarde pas… Cette voisine avait, parait-il, la « cuisse chaude » et l’occasion était bonne de la satisfaire le soir, d’où le retard à manger la soupe à la maison. « Notre vieux est sérieux… il termine son travail avec soins » disait la grand-mère Félicie. Si elle avait su que c’était avec sa mule favorite !... Enfin, c’est bien comme ça et qu’elle ne l’ait jamais su.
L’occupation allemande approche.
Ma mère avait besoin d’effectuer des achats à Royan. Nous y sommes allés avec la grand-mère Félicie, aussi. En ville, nous voyons un attroupement avec beaucoup de femmes. Deux motos side-car étaient garées le long du quai. Chacune avait une grosse mitrailleuse sur le capot. Ne reconnaissant pas les uniformes, on ne s’est pas douté que c’étaient des allemands en patrouille. Un soldat fume et jette une boîte vide…. Ni une ni deux, je la ramasse… elle avait un goût de miel. Les autres soldats se baignaient. « Ho !... ils sont tout nus » C’était l’avant-garde de l’occupation en attendant le gros de la troupe. « Achtung !... vous allez filer droit ! Mesdames, vos maris sont mobilisés et peut-être prisonniers… la fête est finie !... »
Nous sommes occupés. Les boches sont là !
Nous sommes invités par la mairie de Barzan à nous faire recenser en tant que réfugiés meusiens. La mairie est sous contrôle de l’occupant. Nous présentons nos cartes d’identité et nos livrets de famille. Allez faire comprendre à qui ne veut pas comprendre, que les enfants sont marnais, étant de Sainte-Menehould, alors que les grands-parents sont meusiens ?... Il a fallu que ma mère prouve qu’elle avait émigré avec ses parents d’où les attestations demandées à la mairie de Chaudefontaine dans la Marne (lieu de naissance de mon père).
De mon côté, je remarque que sur une table il y avait des armes, des fusils, des sabres, des pistolets. Nous apprenons que les autorités allemandes réquisitionnaient toutes les armes possédées par tous les habitants de la région.
« Achtung ! en cas de problème, vous serez fusillé à l’aube ! »
Avant l’occupation allemande, un cargo anglais s’était échoué sur un banc de sable au milieu de l’estuaire de la Gironde. La cargaison n’avait pas été complétement évacuée ; alors de temps en temps, de la marchandise en caisses ou en tonneaux, se libérait et remontait à la surface suivant les courants de la marée et des tempêtes. Lors de l’occupation allemande, il était interdit de récupérer cette marchandise, il fallait la signaler à la Kommandantur qui la récupérait officiellement.
Un soir, en rentrant aux Monards, le grand-père Tutur remarqua une ombre dans la vasière en bordure de mer, poussant quelque chose dans les roseaux ; le grand-père eut vite compris qu’il avait à faire à un récupérateur et il lui proposa de l’aider à condition de faire moitié-moitié du tonneau. Attention à la délation, « les murs ont des oreilles » comme on disait à l’époque ! L’autre était plutôt méfiant, mais fut vite rassuré et le tonneau mis en lieu sûr.
Dès le soir, Tutur remontait à la maison avec sa bouteille de partage. Nous étions à table et il voulut nous la faire goûter, la grand-mère n’était pas d’accord : « Ce vieux va nous empoisonner ». De ce fait, il m’en versa et « bois gamin, tu es un homme » et hop ! sitôt dit, sitôt fait, je bois comme un homme. Ma mère : « si c’est du poison, je veux mourir avec mon gamin, tiens verse m’en une goutte et à la grand-mère aussi », « ça c’est du bon, c’est du Porto ». C’est ainsi que chaque soir, j’ai eu droit à une rasade de porto, c’est meilleur qu’un médicament ! mais il en manquait toujours un peu, la bouteille n’était jamais pleine… Le pépère passait devant la maison de sa « mule préférée » où il pouvait « boire un petit coup, c’est agréable » comme dit la chanson. Comme cela jusqu’à notre départ début septembre, il n’y a pas eu de privation : au nez et à la barbe de l’occupant.
Quelques petits souvenirs, de ci, de là… Lorsque nous sommes arrivés aux Monards, chez Madame et Monsieur Lucazeau,
nous étions logés dans un bâtiment réservé aux vendangeurs… une table, une cuisinière et 3 lits pour nous reposer… mais attention ! … il faut s’habituer aux paillasses non remplies de laine ou de foin, mais de feuilles de maïs séchées. Alors, pas besoin de réveille-matin, dès qu’on se retournait, un bruit infernal et tout le monde debout !... Mais on a quand même bien dormi… c’est une question d’habitude. M. Lucazeau allait à la pêche aux anguilles avec des fagots lestés d’un caillou à marée basse, dans la vasière en bord de mer. Après la marée haute, il avait vite fait d’attraper les anguilles quand il soulevait un fagot. Elles se sauvaient, mais il les immobilisait avec un journal pour qu’elles ne lui glissent pas entre les mains. Coupées en morceaux…. Frites à la poêle… un vrai délice !
M. Lucazeau nous informa qu’au petit port de Saint-Seurin, en Gironde, près du moulin, les pêcheurs avaient capturé des esturgeons. Nous y sommes allés et avons aperçu dans un bassin des poissons énormes, le dos très osseux, les ouïes entravées et avec des yeux qui nous fixaient. Le lendemain, je n’ai pas voulu me baigner à la petite plage où nous allions habituellement, de peur de côtoyer un esturgeon.
Enfin, ma mère reçut l’autorisation de partir et de regagner la Marne pour nous, la Meuse pour nos grands-parents.
Michel Lesjean, 88 ans
Le 10 septembre 2022