Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.

LE REFUGE

(3ème partie)

mercredi 15 novembre 2000, par André Theuriet


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---------Le visage de Vital s’était rembruni et il se bornait à répondre par une vague inclination de tête.
---------- Pardon, continua le forestier, de jeter cette note attristée au milieu de notre joie ... Mais je sais trop quel vide laisse, dans un intérieur, la disparition de la maîtresse du logis, pour ne pas compatir à votre isolement ... Vous, du moins, vous avez pu, grâce à de nombreux domestiques, suppléer matériellement à cette absence ; moi, j’en suis resté languissant ainsi qu’un arbre qu’on a décapité ... N’importe, Monsieur de Lochères, quand on possède une maison confortable comme la vôtre, on devrait songer à se remarier ...
---------Il s’arrêta, un moment interloqué par un énergique coup d’œil désapprobatif que lui lançait sa fille.
---------- Eh bien, Cathe, s’exclama-t-il, qu’as-tu à me faire les gros yeux comme si j’avais lâché une sottise ? Je le répète : une maison, si bien montée qu’elle soit, n’est qu’une cage dorée lorsqu’on y vit sans compagnie conjugale, et si M. de Lochères suivait mon conseil ...
---------- Je crois que le café est servi interrompit ce dernier en offrant le bras à Mlle de Louëssart, ne le laissons pas refroidir ...
---------Ils passèrent au salon où, en effet, Joseph venait de poser sur un guéridon la cafetière fumante avec un assortiment de liqueurs, à l’aspect duquel les yeux gris du garde général s’émerillonnèrent.
---------Catherine versa elle-même le liquide bouillant dans les tasses et s’efforça de changer la conversation en questionnant M. de Lochères sur les tableaux accrochés au mur. Vital la renseigna sur le nom des peintres et l’origine des toiles ; il lui parla longuement des villes italiennes où il les avait trouvées. Pendant ce colloque, M. de Louëssart s’était installé à portée du guéridon, dans un fauteuil moelleux, et, ne sachant pas résister à son péché d’habitude, il expérimentait les liqueurs l’une après l’autre, en dodelinant de la tête.
---------- Etourdi que je suis, dit soudain M. de Lochères, j’ai oublié, Mademoiselle Catherine, de vous offrir les roses qui étaient sur la table et qui vous sont destinées ... Si M. de Louëssart le permet, nous retournerons un moment dans la salle à manger et vous choisirez les plus belles avant qu’on les enlève.
---------Catherine le suivit dans la pièce contiguë, où il dégarnit pour elle les jardinières et lui confectionna un bouquet. Lorsqu’ils revinrent au salon, ils entendirent un ronflement sonore et aperçurent M. de Louëssart endormi dans son fauteuil.
---------- C’est trop fort ! murmura la jeune fille, rougissante et dépitée du sans-gêne paternel.
---------Elle essaya, néanmoins, de l’excuser de son mieux :
---------- Vous lui avez servi un trop copieux déjeuner, Monsieur Vital, et, la chaleur aidant, il se sera assoupi, comme s’il était chez lui ... Il faut le lui pardonner !
---------M. de Lochères ne paraissait nullement choqué, au contraire, il souriait indulgemment et se félicitait intérieurement de se trouver en tête-à-tête avec Catherine.
---------- M. de Louëssart est tout pardonné, répondit-il, puisque je suis le premier coupable ... Respectons son sommeil et faisons un tour de jardin ... Voulez-vous ?
---------Ils s’esquivèrent par la porte-fenêtre et s’acheminèrent vers l’extrémité d’une terrasse où un large frêne pleureur répandait son ombre sur un banc de pierre. Ils s’y assirent. Par des arceaux ménagés dans les ramures retombantes, on découvrait de là un vert moutonnement de futaies et un coin du petit étang. Catherine regardait le paysage et Vital contemplait Catherine, blanche et rose dans l’obscurité veloutée de la tonnelle. Elle avait appuyé sa tête fine contre le tronc du frêne ; la ligne suave de son pâle profil se détachait sur la verdure. Ses yeux luisaient, comme là-bas l’eau brune de l’étang. Un peu troublée par la silencieuse admiration dont l’enveloppait son hôte, elle se mit à penser tout haut :
---------- Ce vallon est bien plus beau que celui du Four-aux-Moines ... Pour sûr, il n’a pas volé son nom ... La Fontaine-aux-Charmes ! quel calme, quelle fraîcheur, et qu’on est heureux d’y vivre ! ...
---------- Vous aussi, répliqua M. de Lochères avec une pointe de sarcasme, vous allez dire que La Harazée est un paradis ! ... Un paradis ? ... Oui, lorsque, comme vous, on y apporte avec soi la jeunesse, la candeur de l’imagination, la confiance en un avenir inconnu, au seuil duquel le monde semble vous chanter la bienvenue ... Mais pour moi qui y reviens seul ... pis que seul ! ... en compagnie de souvenirs odieux et d’inutiles regrets, je vous jure que la maison, les bois et la fontaine elle-même n’ont plus de charme !
Une sourde pitié la remua et elle tourna vers lui ses beaux yeux humides :
---------- Vous êtes malheureux, Monsieur de Lochères, pourquoi ?
---------- Pourquoi, ma chère enfant ? ... Parce que j’ai gâché ma vie. Je rougirais de vous dire en quels mauvais chemins je l’ai traînée, à quelles sottes et écoeurantes distractions je l’ai dépensée ... j’en ai encore le dégoût aux lèvres ! ... Si je suis rentré à La Harazée, c’est comme un cerf blessé qui s’en retourne au gîte.

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