Sainte Ménehould et ses Voisins d’Argonne
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Le 6 novembre 1918 dans les Ardennes.
jeudi, 22 mai 2008
/ Andrée Leclère, épouse Rivet , / Michel Lesjean

C’était le 6 novembre, entre 3 et 4 heures, j’étais sur le pas de la porte avec Jeanne, nous apercevons 13 aéroplanes français ; alors tout le monde sort pour les voir. Jamais ils n’étaient venus bombarder le jour, nous nous étonnions de cela. Aussitôt je vois se détacher plusieurs choses noires de l’aéroplane ; je dis « Vite, des papiers » ; toutes nous voulions courir pour tacher, sans être vues des boches, d’avoir de ces papiers : mais aussitôt je reconnais mon erreur et crie : « Oh !, ce sont des bombes ! » Je n’avais pas plutôt fini de parler qu’un fracas épouvantable se produit et nous voyons une fumée épaisse s’élever à 500 mètres de nous au bout Lie la rue. Faissault [1] était le premier pays où les boches avaient laissé des civils ; nous avions vu passer les habitants de Saulces-Monclin, alors nous comptions toujours partir d’une minute à l’autre. Pour avertir que le pays était encore occupé, les boches avaient simplement mis, à vingt mètres du pays un écriteau : « Attention, il y a encore des civils au pays », comme si les avions et les canons pouvaient voir une planche de 1 mètre de longueur sur 30 centimètres de large ! Ce sont les premiers français passant dans le village qui nous ont dit qu’ils venaient de lire cet avertissement.
Notre parti a été vite pris. Pendant que les autres descendaient à la cave, nous étions toutes les quatre d’accord pour penser que les français ne savaient pas que le pays n’était pas évacué et, coûte que coûte, il fallait leur faire voir. Nous avons vivement pris, l’une une chemise, l’autre un torchon,enfin n’importe quoi, ce qui nous tombait sous la main et, dans le milieu de la rue, nous faisions des gestes désespérés. Par trois fois, à peu près à dix minutes d’intervalle, ils sont revenus. Quelle angoisse quand nous nous croyions sauvées, on en apercevait une autre bande qui revenait et nous étions toujours à faire des signaux dans la rue. Bien des fois nous avons dit "Quel malheur !. ils ne nous voient pas et les bombes tombaient toujours...
On comptait huit bombes à la fois,on les voyait descendre en deux rangées de quatre chacune, nous paraissant avec un écart de 30 centimètres.
A la deuxième fois, je dis à maman : « Regarde, je crois qu’en voilà un qui se penche. » La troisième fois a été la plus terrible, car c’était juste au-dessus de nous. Nous avons même été obligées de fermer la porte car nous aurions été incommodées par la fumée. A ce moment là, tous les carreaux descendaient et c’était une grêle tout partout : nous avons compté, le lendemain, une quinzaine de bombes tombées autour de la maison. Aussitôt terminé, nous sommes sorties et toujours à agiter nos loques blanches, quand j’aperçois se détacher de l’aéroplane, juste au-dessus de nous, des boules de feu. Je dis : « Vite ! rentrez » et Mlle Charlotte, les bras en l’air, oh ! mon Dieu, je la verrais toujours ! « Des bombes incendiaires, nous sommes perdues ! ». Je ne puis décrire la minute que nous avons passée, toutes les quatre nous étions enlacées en attendant le moment suprême : une seconde, deux secondes... rien, tout de suite Jeanne nous dit : « C’était peut-être un signal ! ».
Comme nous étions à peine à deux mètres de la porte, vite, nous sortons et nous voyons notre aéroplane faire, au-dessus de nous, trois tours, et les aviateurs nous faire signe avec leurs bras. Quelle joie pour nous, nous avions été comprises. Mais notre joie n’a pas été longue. Au même moment, au loin, nous voyons arriver 21 aéroplanes en ligne, serrés les uns contre les autres, il nous semblait que leurs ailes se touchaient. Cette fois maman dit « C’est fini ! s’ils ne peuvent correspondre en l’air, nous sommes perdues ! ». Tout en agitant nos drapeaux, nous ne perdions pas de vue notre aéroplane qui nous avait fait signe, il s’envole au devant des 21 et revient à leur tête. Les aéros passent au-dessus de nous, vous pensez quelle émotion, et font le tour du pays sans rien nous envoyer cette fois, tandis que, je ne sais pas si c’est le même équipage ou un autre, est encore venu, cette fois très bas, faire encore trois tours au-dessus de nous en nous faisant de grands signes avec leurs bras.
Vous dire la joie dans laquelle nous étions. Nous aurions toutes voulu pouvoir nous envoler et embrasser nos deux aviateurs. Les avions partis, nous ne nous reconnaissions plus, nous avions des figures décomposées.
Il n’y avait plus beaucoup de boches au pays et quand, entre chaque bombardement, ils se montraient dans la rue, nous les disputions pour qu’ils se cachent, et eux-mêmes voulaient nous faire rentrer.
Nous avons appris par les Français, le lendemain, que nous avions bien fait de nous montrer, car 240 avions étaient dirigés sur Faissault. où un état-major allemand était signalé, et toute la nuit l’artillerie devait bombarder le pays.
L’artillerie française et boche ont bien donné une partie de la nuit, et surtout encore loin ?« . Ils ont haussé les épaules et ne nous ont pas répondu, cela nous a fait bien plaisir car, pour ne pas répondre, ils savaient que les français n’étaient pas très loin. En effet, peut-être dix minutes après, nous apercevons, au bout de la rue, des soldats. Tout de suite, nous nous demandons »Qu’est-ce que c’est, ils n’ont pas l’air de boches, si seulement c’étaient nos soldats !". En effet c’étaient bien eux !

   


Aussi nous ne nous sommes plus occupées des coups de fusils, nous sommes allées au devant d’eux, et nous les avons embrassés de bon coeur. Qu’ils étaient contents aussi, leurs larmes se mêlaient à leur sueur. C’était le 64 ème suivit du 137 ème d’infanterie. Enfin nous étions délivrées, c’était le 7 novembre 1918 vers 10 heures du matin.
Andrée Leclère. épouse Rivet.
Née en 1901 à Sommepy-Tahure, décédée en 1983

Note : Andrée Pérard avait 17 ans lorsqu’elle a vécu ces évènements en 1918. Les deux sœurs Pérard, l’une est la mère d’Andrée, étaient originaires de Somme Py. La guerre les surprend. Elles se rejoignent avec leurs enfants pour fuir l’avancée des Allemands à Sorcy-Bauthemont. Mais bien vite, elles seront réquisitionnées par les Allemands qui les envoient à Faissault. Les enfants gardaient les vaches avec défense absolue de traire à la pâture. Le lait était une richesse absolue, réservée à l’élite des officiers allemands, alors que la base « crevait de faim ». Une des sœurs, qui n’avait pas une forte poitrine, avait trouvé une astuce : lors de la traite à l’étable, le soir, malgré les gardes, elle substituait une partie de la traite dans deux petits bidons qu’elle dissimulait dans son corsage, accrochés à son cou et pendant devant. Ce lait était utilisé pour leurs besoins personnels mais servait aussi de monnaie d’échange avec les soldats allemands, à la barbe des officiers. Ainsi, ils n’ont jamais manqué de chocolat et de marmelade. Michel Lesjean, Reims, le 15 février 2008.

[1Dans les Ardennes, proche de Novion-Porcien.


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