Sainte Ménehould et ses Voisins d’Argonne
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LES FRERES CITROEN EN ARGONNE
mercredi, 21 octobre 1998
/ François Duboisy

          Des événements funestes allaient conduire les trois frères CITROEN en Argonne en 1914. Ce nom de CITROEN leur avait été légué, bien entendu, par leurs aînés, mais de curieuse façon.
          En 1811, Napoléon, étendant son emprise sur les Pays Bas, souhaite que chaque famille adopte un patronyme. L’arrière grand-père se fit appeler LIMOENMAN, en référence à sa profession de limonadier, « l’homme au petit citron ». Le grand-père le changea en CITROEN, nom, qui en néerlandais signifie citron et s’écrit sans tréma.

          Des trois frères, c’est le dernier, né en 1878, qui connut la notoriété. Polytechnicien, il s’intéresse, dès 1900, aux engrenages, acquiert un brevet en Pologne, crée sa société en 1905 et prend la direction des automobiles MORS. En 1914, âgé de 36 ans, André CITROEN est un industriel riche, puissant, ami du Maire de Lyon, Edouard HERRIOT.
          L’aîné, Hugues, né en 1872, a repris le commerce familial de perles et de diamants. C’est un homme discret.
          Bernard, né en 1875, est un étrange jeune homme, de l’avis unanime le plus intelligent, le plus brillant des frères mais handicapé par une santé fragile. C’était un artiste, un séducteur né. Très lancé dans la société parisienne, il avait ouvert un « thé dancing », le premier établissement de ce genre dans la capitale, le Sans-Souci, Rue Caumartin. On y recevait le tout Paris qui applaudissait les vedettes de l’époque Mayol, Polin, Fragson, Yvette Guilbert.

          Bien des événements avaient soudé ces trois garçons du même âge (six ans séparent le premier du dernier) : Juifs ashkenazes, ils ont dû subir la pression que faisait peser sur eux la sale affaire Dreyfus. Ils ont eu la peine de voir partir leur père très tôt (dépressif, il se suicida en 1884), puis leur mère, en 1899, alors qu’ils étaient tout juste adultes.
          Le dimanche 4 juillet 1914, André CITROEN assiste, en compagnie d’Edouard HERRIOT, au départ du grand prix de l’Automobile Club de France. On ignorait que ce serait - pour cinq ans - la dernière course automobile en Europe. Le dimanche 1er août, la France décrétait la mobilisation générale. Le matin même, l’armée allemande avait envahi le Luxembourg.
          André CITROEN rejoignit, comme Lieutenant, le 2ème régiment d’artillerie lourde, section convoi de ravitaillement, unité d’entretien et de conduite de véhicules, où il retrouva ses véhicules MORS. Ce régiment fut dissous en octobre 1915 pour former, avec le 4ème RAL, le 82ème régiment d’artillerie lourde à tracteurs.
          Hugues fut incorporé dans ce même régiment. Quant à Bernard, il fut réformé pour asthme. Il ne s’en tint pas là. Il s’engagea comme volontaire dans une unité combattante, le 51ème régiment d’infanterie, en cantonnement à Montmédy. Ces deux régiments appartenaient à la IVème armée, commandée par le Général Fernand de Langle de Cary. Au début de la guerre, ils quittèrent la Meuse pour se porter au devant de l’ennemi en Belgique, puis battirent en retraite pendant la bataille de la Marne pour maintenir l’ennemi dans la région de Bar le Duc. Puis, il remontèrent vers l’Argonne pour s’enterrer dans les tranchées.
          André CITROEN était hébergé à Triaucourt, dans une maison que venait de construire Charles FENAUX, un juge du Tribunal d’Epernay, époux de Denise MAUPOIX, dont le père possédait une petite usine de matériel agricole. Il mena là une vie paisible, jouant au billard, dégustant la tarte à la mirabelle et savourant son nouveau grade de Capitaine.
          Pour Bernard, il en allait tout autrement. Il était au cœur de la guerre des tranchées. Il s’agissait d’attaquer sans relâche les tranchées ennemies, sans réelle préparation d’artillerie, dans l’espoir de gagner quelques mètres. Quelle saignée de vies humaines pour des résultats dérisoires ! Son régiment avait été fort éprouvé en Belgique, à la dure bataille de VIRTON, le 22 août. La retraite sous la chaleur, avec le harcèlement de l’ennemi, les ravitaillements insuffisants, avaient été éprouvants. Le 6 septembre, à Blesmes, près de Vitry le François, l’ordre fut donné de ne plus perdre un pouce de terrain. L’ennemi recule puis vient se fixer, le 15 septembre, dans les halliers touffus, au nord de Vienne le Château. C’est dans ces futaies de chênes et de hêtres, encombrées de taillis denses, le long des crêtes, au fond des gorges, que la guerre des tranchées va connaître son paroxysme.

   


          Dans cette contrée, que de noms vont connaître une bien triste célébrité : La Gruerie, La Harazée, La Fontaine-Madame, Bagatelle, Saint Hubert, Le Four de Paris, La côte 176 ... ! Autour de Servon, durant quatre mois, les combats rapprochés furent incessants et meurtriers.
          Le vendredi 9 octobre 1914, le Caporal Bernard CITROEN trouvait la mort en allant secourir un de ses camarades blessé au cours d’une attaque. Il allait recevoir la médaille militaire à titre posthume, la Croix de Guerre avec palmes et être cité à l’ordre de l’armée « Engagé volontaire pour la durée de la guerre, à l’âge de trente neuf ans, quoique réformé antérieurement. A demandé à venir sur le front dans un régiment actif. S’est toujours fait remarquer par son entrain, son dévouement et sa bravoure. A été tué en allant porter secours à un de ses hommes, blessé en avant des tranchées ».
          André CITROEN reçoit l’avis officiel du décès de son frère, le 15 octobre. Il est effondré. Bernard était pour lui un frère plus âgé, mais surtout son meilleur ami. Ils avaient vécu ensemble leur enfance, mais aussi les premières années d’adulte d’André, lorsqu’ils partageaient le même appartement. Ils avaient goûté des soirées pleines de gaieté où André s’évertuait d’égaler Bernard, dont les qualités de musicien et de cuisinier émerveillaient leur entourage. Il avait été le guide qui faisait découvrir au jeune frère les plaisirs et le sens de la vie.
          Souvent, André lui avait demandé de venir travailler avec lui. Ensemble, d’ailleurs, ils avaient déposé en 1904 un brevet de « perfectionnement des montages et fermetures des vêtements de fourrure ». Mais Bernard préférait les fastes de la vie mondaine. Et ce 15 octobre, tout était fini. Jamais Bernard CITROEN « ne ferait rouler la France comme le fit son frère ».

          Après la guerre, André CITROEN fit ériger une stèle commémorative, à proximité de l’endroit où était tombé son frère.
          Pour s’y rendre, il faut quitter Vienne Le Château, en direction de Binarville. Après le cimetière, prendre à gauche la direction de Servon. Le monument est à 200 m du carrefour, à droite. On peut y lire :
          A l’avant du monument
          Pieux souvenir à la mémoire de Bernard CITROEN, Caporal au 51ème Régiment d’Infanterie, tué à l’ennemi dans le voisinage, le 9 octobre 1914, à l’âge de 39 ans.
          A l’arrière du monument
          Citation à l’ordre de l’Armée, CITROEN Bernard, Caporal au 51ème d’Infanterie, Engagé pour la durée de la guerre à l’âge de 39 ans, quoique réformé antérieurement, a demandé à venir sur le front dans un régiment actif. S’est toujours fait remarquer par son entrain, son dévouement et sa bravoure. A été tué le 9 octobre 1914 en allant porter secours à un de ses hommes blessé en avant des tranchées. Médaille militaire - Croix de Guerre.

JOFFRE


          François DUBOISY, d’après Jacques WOLGENSINGER, « André CITROEN », mai 1991 - Flammarion éditeur.