Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.


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La crise du scolyte en Argonne.

   par Jean-Louis Le Hingrat



« Une situation qui impose une vigilance accrue de tous. A la faveur d’un automne 2018 exceptionnellement chaud et d’un hiver sans grand froid, l’apparition de nombreux foyers de scolytes à partir d’août de 2018, particulièrement dans le Nord-Est de la France, s’est poursuivie » [1]. Ainsi commence la note « Alerte scolytes - avril 2019 » de la Direction Régionale de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Forêt (DRAAF) du Grand-Est. Un premier comité régional de crise sanitaire forestière se tient le 14 octobre 2019 avec le constat d’un volume d’épicéas déjà touché de plus de 1 million de m3 pour la région Grand Est, le double est comptabilisé fin octobre 2019, puis 10 millions de m3 en 2020. [2]
Le Scolyte typographe de la famille des coléoptères (Ips typographus) est l’insecte ravageur de l’épicéa commun (Picea abies). Sa présence n’a rien d’anormal en forêt. Il participe notamment à la décomposition du bois mort en période normale d’un cycle forestier.

Louis-Michel Nageleisen d’Ephytéa résume clairement le comportement de cet insecte et nous aide à comprendre cette crise sylvicole : « Le typographe est un parasite de faiblesse attaquant de préférence des arbres fraîchement abattus, affaiblis ou mutilés. Cependant, dans des circonstances particulières (chablis, stockage de grumes en forêt...), la population atteint un niveau épidémique et peut, dans ce cas, réussir à coloniser des arbres peu affaiblis ou sains (population à comportement primaire) ». [3]
Au début de l’année 2018, ces circonstances se réunissent et se renforcent favorisant ainsi la prolifération de cet insecte. En effet, les tempêtes se succèdent en jetant une quantité importante d’arbres au sol. Des sécheresses et des canicules se répètent également appauvrissant un peu plus les épicéas. Ces évènements météorologiques deviennent autant de facteurs accroissant l’activité et le développement des scolytes. Les pays d’Outre-Rhin vont être fortement impactés par ce fléau, ainsi que la Suisse, le Luxembourg et la Belgique. En Allemagne, où l’épicéa commun était en quasi monoculture, les tempêtes Eleanor et Friederike anéantissent les pessières.
En fait, le scolyte tout seul ne fait pas mourir l’arbre. L’insecte a besoin d’un champignon symbiotique pour digérer la lignine et la cellulose au niveau des couches vivantes peu épaisses, le cambium et le liber. Ces couches se situent entre l’écorce et l’aubier. L’insecte transporte les spores ou le mycélium de ce champignon dans un organe prévu à cet effet, le mycangium. Après la décomposition de la lignine et de la cellulose par les champignons, les larves peuvent alors se nourrir. Ces attaques sur les parties fonctionnelles d’un tronc d’un arbre affaibli causent ainsi son dépérissement. En forêt et jusqu’à maintenant, les scolytes s’attaquent uniquement à l’épicéa commun.

Nous retrouvons ce type de monoculture sylvicole en Argonne. En effet, après la Première guerre mondiale, certains champs de bataille devenus inexploitables sont plantés d’épicéas communs. Prenons comme exemple le bois de la Gruerie sur la commune de Vienne-le-Château où durant l’année 1915 de terribles combats se sont déroulés. Plusieurs centaines d’hectares se trouvent ainsi recouverts de la même essence de conifères.
Dès 2018, des foyers d’invasion de scolytes sont repérés en Argonne. En mai de cette même année, les épicéas sont intacts le long de la RD67 (à droite sur la photo). C’est un court répit car en quelques semaines les insectes continuent leur funeste avancée. Ils anéantissent la parcelle de bois privé se situant entre la D67 et le ruisseau de la Fontaine aux Charmes. Quatre semaines suffisent pour provoquer la mort de l’arbre après l’attaque. En mai 2020, les 600 hectares d’épicéas sont morts. Le seul moyen de lutte contre la prolifération des scolytes est l’abattage de tous les arbres, puis de vider les parcelles de leurs grumes. Sur la photo ci-contre, nous constatons aisément la différence entre les autres essences de conifères délaissées par les scolytes et les épicéas décimés par cet insecte.
En mars 2021, du Four-de-Paris au carrefour de la Haute-Chevauchée, la route est coupée pendant quelques jours le temps nécessaire pour abattre les arbres et permettre la création d’une bande sécurisée de quelques dizaines de mètres de largeur. De l’autre côté de la route, dans le vallon des Meurissons, les coupes se réalisent sur des pentes parfois raides. La seule consolation est l’ouverture des paysages permettant d’apprécier le relief tourmenté de l’Argonne.



En avril 2021, à l’ouest de la parcelle, cet aperçu observé du chemin « PR12, la Bataille d’Argonne », montre l’étendue de la coupe à blanc du bois de la Gruerie descendant jusqu’au ruisseau de la Fontaine-aux- Charmes.
A la fin de l’été 2021, le long de la D67, il reste encore quelques grumes à évacuer, le travail d’abattage se termine. Pendant 2 ans, c’est une noria de camions qui tôt le matin et tard le soir transporte le bois coupé.




D’une manière générale, le bois contaminé est utilisé, par exemple dans les Vosges en bois de charpente. Pour la fabrication de palettes et de bois de trituration (panneaux de contreplaqué et pâte à papier), il est envoyé dans le sud-ouest de la France, la Belgique et le Luxembourg. Environ 30% de grumes sont partis en Chine pour du bois de charpente, d’ameublement et la fabrication de palettes.


Ce transport conséquent a nécessité l’aménagement de plateformes ferroviaires, organisées et gérées par Captrain, une filiale du transport fret de la SNCF, l’une à Lumes (à proximité de Charleville-Mézières) et l’autre à Lérouville (à côté de Commercy).
En mars 2022, c’est fini ! Le bois de la Gruerie présente un aspect désertique parsemé de quelques bosquets de feuillus s’apparentant à des oasis.
Maintenant, il se pose la question de choisir les essences à replanter ? Des études sont en cours en lien avec le réseau AFORCE (Adaptation des Forêts au Changement Climatique) réunissant 16 partenaires du secteur forestier ou de la recherche. Les premières études se portent vers plusieurs essences thermophiles (résistantes à des températures élevées) du pourtour méditerranéen ou d’Amérique. L’expérimentation se tourne également vers les îlots d’avenir avec le projet RENEssences de l’Office National de Forêts consistant à créer des « jardins » forestiers expérimentaux.

Une photo aérienne datée d’avril 2022 du site Géoportail permet de mesurer l’étendue du ravage par les scolytes sur la forêt.
Jean-Louis Le Hingrat

Bibliographie
[4] Louis-Michel Nageleisen – Jean-Claude Grégo, Une vie de typographe : point des connaissances sur la biologie d’Ips typographus (Linnaeus 1758).

Notes

[1Max Gilette, Reprise des vols de scolytes : les forestiers doivent surveiller leurs pessières, DSF Grand Est

[2Comité de crise forestière, Schiltigheim – Vendredi 6 décembre 2019, p.4

[3L Nageleisen, Ips typographus, Le typographe, Ephytia ) INR

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