Une poutre de gloire est un ouvrage placé transversalement dans certaines églises entre le chœur et la nef. Elle porte toujours un crucifix à son sommet. Comme le jubé, elle avait pour but de séparer les officiants des fidèles. Son intérêt s’est perdu au fil du temps et des réformes pontificales. Il en existe de toutes sortes, droites, arquées, plus ou moins ornées, certaines sont même en fonte.
Celle qui nous concerne est en place dans l’église de Florent depuis plus d’un siècle. Construite localement, c’est tout naturellement le chêne qui a été choisi pour sa fabrication en raison de ses qualités de robustesse et de tenue dans le temps. C’est une très belle œuvre, assemblée avec soin, et très finement sculptée. Clin d’œil au côté forestier du village : ce sont des feuilles de chêne qui ornent les montants. On imagine aisément que sa construction fut longue, tout étant fait à la main, sans le moindre outil électrique. Rien que le sciage en long des pièces à la scie à refendre était bien plus fastidieux et plus éprouvant qu’un passage sur nos scies à ruban modernes. C’est sans doute la durée du chantier qui est à l’origine du côté cocasse de notre histoire.

Intérieur de l’église avec la poutre de gloire
C’est l’abbé Phélizon, curé de Florent de 1898 à 1919, qui a décidé, alors que ce n’était plus trop dans les pratiques de l’époque, de faire placer une poutre de gloire dans son église. Il s’est tourné vers Marcellin CHEVALLIER, menuisier au village, pour passer commande, et la fabrication commença. Une fois terminé, l’objet fut mis en place et vint le moment pour Marcellin de présenter sa facture :
« Ah mais je ne peux pas vous payer ! » lui dit le prêtre. « Allez demander au maire, l’église ne nous appartient plus. » En effet, la loi de séparation de l’église et de l’état venait d’être votée, et l’église était rentrée dans le patrimoine de la commune.

Marcellin est donc allé trouver monsieur Jean-François Elie-Petit, maire de Florent en 1905, pour réclamer son dû. Lequel l’a envoyé, lui aussi, se faire payer ailleurs ; « On ne t’a rien commandé, vas te faire payer par le curé ». Voilà donc Marcellin, en 1905, victime d’un impayé. Comme quoi, dans le monde du commerce, ce genre de mésaventure ne date pas d’hier !
Comme personne ne voulait payer, il semblerait que le conflit se soit apaisé dans les temps qui ont suivi grâce à la commune qui, à défaut de règlement en numéraire, a fait don à Marcellin CHEVALLIER d’un bout de terrain, un verger ou quelque-chose comme ça, en guise de dédommagement.
Si depuis nous ne connaissons plus l’emplacement de ce terrain, la poutre de gloire, elle, est toujours en place, bien campée sur ses deux piliers. Elle fait d’ailleurs l’objet d’un suivi régulier de la part de l’évêché de Châlons.

La famille CHEVALLIER à Florent vers 1900
De gauche à droite :
- Marceline CHEVALLIER, née ADAM, la Maman,
- Marie CHEVALLIER, la fille
- Jules CHEVALLIER, le fils, menuisier, qui deviendra le père de Georges, ancien maire de Florent décédé en 2018,
- Marcellin CHEVALLIER, le père, qui représentait la sixième génération de menuisier de la famille, dont trois établies à Florent et trois auparavant à Rarécourt.
- Edmond CHEVALLIER, menuisier, mon arrière-grand-père, venu s’établir à Givry-en-Argonne vers 1908. L’activité menuiserie s’y est arrêtée en 1955.
Il faut remarquer que sur la photo le travail est mis à l’honneur, chaque personnage tient un outil ou un ouvrage : Herminette, scie à refendre, équerre, varlope.
Plaque en l’honneur de l’abbé Phélizon, visible sur la façade de l’église de Florent.
Eric Chevallier