Le matin des étrennes
-Ah ! Quel beau matin que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l’on voyait joujoux,
Bonbons habillés d’or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s’éveillait matin, on se levait joyeux,
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux...
On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
Aux portes des parents tout doucement toucher...
On entrait...Puis alors les souhaits...en chemise,
Les baisers répétés, et la gaîté permise !
Pendant des générations et des générations, les enfants ont, comme dans le poème de Rimbaud, rêvé des étrennes qu’ils recevaient à l’occasion de la nouvelle année.
Depuis des lustres, les hommes comptent les jours et les années en observant les tours du Soleil et de la Lune. Pour établir leur calendrier, les Romains choisirent le Soleil, les Musulmans la lune, Les Chinois un peu des deux à la fois.
Les Romains commençaient l’année au moment où le jour et la nuit sont égaux : au printemps. Puis Jules César fit faire des comptes astronomiques et décida qu’on commencerait l’année en hiver. Charlemagne commençait l’année le 1er mars. Plus tard, on commença l’année en avril. En 1582, le pape Grégoire XIII fixa le premier jour de l’année au 1er janvier actuel. C’est le calendrier grégorien.
Le mot étrennes tire du latin son étymologie. Selon la légende, le roi romain Tatius Sabinus au VIIIe siècle avant J.C reçut en cadeau au 1er jour de l’année des branches de verveine coupées dans le bois de la déesse Strénia. Le mot étrennes dériverait du nom de cette princesse. La pratique s’est répandue d’offrir ce jour-là, de la verveine au souverain, puis à ses proches (source internet). Mais la verveine est un bien modeste présent. Elle est vite remplacée par du miel, des dattes, des figues qui furent remplacés à leur tour par des pièces de monnaie.
À la différence d’aujourd’hui, les étrennes étaient apportées aux puissants, à l’empereur, aux magistrats. Sous le règne d’Auguste, les Romains faisaient la queue devant la demeure de l’empereur et déposaient devant lui des monceaux de présents.
En France, le jour de l’an, le roi, la reine, les membres de la famille royale distribuaient généreusement de nombreux cadeaux parmi lesquels figuraient des tabatières en or, des bagues, des colliers, commandés chez les plus grands orfèvres parisiens. Madame Elisabeth, Marie-Antoinette, bénéficiaient des plus grandes largesses de Louis XVI.
Le christianisme, en ses commencements, essaya de réagir contre les coutumes des étrennes, mais celles-ci durèrent en dépit de tout.
Des Gaulois, il nous reste une locution encore employée de nos jours : Au gui, l’an neuf ! Les druides coupaient des touffes de gui sur des arbres sacrés que l’on offrait le premier jour de l’année.
Chez nos ancêtres, une bonne partie de la journée du 1er janvier était consacrée à ce rite familial des vœux. Les plus jeunes devaient souhaiter la bonne année à leurs parents, puis à leurs grands-parents. La présentation des vœux était bien codifiée, chacun la respectait. Les commis, les ouvriers agricoles la souhaitaient à leur patron. Les signes d’affection n’étaient pas aussi développés que maintenant mais ce jour-là, on s’embrassait, ce qui n’arrivait que deux ou trois fois par an.
« Bonne année, bonne santé » était la phrase rituelle. On pouvait ajouter « Le paradis à la fin de vos jours »
Le matin était réservé à la famille, aux proches. On buvait force petits verres, même les enfants. L’après-midi, les garçons et les filles effectuaient des visites dans les maisons du village. Ils recevaient parfois une petite pièce ou des friandises. A la famille éloignée, on envoyait une jolie petite carte.
C’est entre les deux guerres que Noël supplanta progressivement le 1er janvier. Jusqu’au XIXe siècle le mot étrennes était préféré au mot cadeau, puis peu à peu le mot étrennes a plutôt pris le rôle de cadeau offert aux serviteurs. Jusqu’en 1960-1970, dans certaines familles on continuait à donner de l’argent aux enfants le 1er janvier, tout en fêtant Noël par des cadeaux. La fin du XIXe siècle a également introduit la coutume de l’emballage et le dévoilement démonstratif des cadeaux.
J’ai demandé autour de moi si certains se souvenaient du jour de l’an de leur enfance. Certains se souviennent que pour eux, c’était plutôt une corvée. Faire la bise à une vieille tante qui avait de la barbe et des poils au menton, écouter les adultes discuter, assis sagement sur une chaise n’avaient rien de folichon. Poliment, ils disaient la formule consacrée : « Bonne année et bonne santé », mais tout bas, ils ajoutaient « la goutte au nez, la crotte au … toute l’année ». Quant aux étrennes, peu s’en souviennent en avoir reçu. Peut-être une pièce avec cette recommandation : « Et surtout, tu ne la dépenses pas » !
Pourtant certains en rêvaient et ne manquaient pas de regarder les catalogues qu’ils pouvaient trouver.
L’un m’a raconté que ses parents tenaient une petite épicerie. Au moment de Noël, les gens les plus aisés venaient y acheter des oranges. Le dimanche qui précédait Noël, sa mère disait : « Tiens, c’est dimanche, va donc chercher une orange à la boutique » ! Ma sœur épluchait l’orange, séparait les quartiers et les partageait avec moi. C’était un luxe. La seule orange que nous mangions de l’année.
Une autre histoire d’orange qu’un ami m’a racontée. Autrefois, les enfants du village allaient de bonne heure souhaiter la bonne année à la famille et aux amis. Souvent, on leur offrait une orange. Heureux, cet ami et ses frères rentraient à la maison avec leur trésor. Mais leur mère les obligeait à déposer leur cadeau dans une coupe qui trônait sur la table. Des enfants du village venaient, à leur tour, présenter leurs vœux. Leur mère prenait alors une orange qu’ils venaient de rapporter et l’offrait aux enfants. Elle était trop pauvre pour en acheter mais trop fière pour l’avouer. La vie était bien dure autrefois pour certains !
Un autre souvenir que m’a conté une lectrice : "Nous avions une grande famille. Tous les ans, le 1er janvier, tous endimanchés, mes frères, mes sœurs et mes parents nous allions souhaiter la bonne année à notre famille de Sainte-Ménehould. On nous offrait une boîte de chocolat. Ce n’était pas fini. Le dimanche qui suivait, nous nous rendions à La Grange-aux-Bois, à pied, quel que soit le temps. Nous avions plusieurs familles à aller voir. On nous offrait la brioche et les plus âgés buvaient un petit verre.
Ce n’était toujours pas terminé. Le dimanche suivant, nous allions à Verrières, chez « l’père Minet » comme tout le monde l’appelait et qui était aussi de la famille. Sa spécialité était « le gâteau de Savoie ». C’était sous l’édredon que la pâte du gâteau avait levé. Parfois, lorsque nous arrivions, la pièce à vivre était tout enfumée. La cuisinière allait trop vite. Pour ralentir le feu, « l’père Minet » avait versé de l’eau dessus.
Voilà quelques souvenirs du bon vieux temps. Les enfants ne connaissent plus le mot « étrennes ». Les traditions disparaissent, heureusement celle du 1er janvier perdure. Alors permettez-moi de vous souhaiter « une bonne année et une bonne santé ».
Nicole Gérardot
Récitation trouvée dans un cahier d’écolier. La date n’était pas indiquée : 1920 ?... 1930 ?
Les étrennes, suite
La mère et Natole
La mère : Te voilà déjà, tu n’as pas fait toute ta tournée ?
Natole : J’suis agealè (gelé) et j’n’fais qu’éternuer, il faudrait m’donner du réglisse.
LM : Regarde dans l’armoire, il doit en rester un peu. Oh ! Il n’y a pas grand’chose dans ton panier.
N : J’ai pourtant fait déjà une grosse tournée.
LM : Qu’est-ce qu’on t’a donné chez la Fannie ?
N : Une poignée de pruneaux.
LM : Elle ne change pas. Tu es bien poli au moins en rentrant chez les gens ?
N : J’retire ma caquette et puis j’dis : « Je vous souhaite une bonne année, une bonne
santé et le paradis à la fin de vos jours ».
LM : Et puis ?
N : Et puis, j’prends ce qu’on me donne.
LM : Et chez la Génie, qu’est-ce qu’t’as eu ?
N : Un plisson qu’elle a pris de dessus une volette à claire voie et elle l’a mis dans mon panier.
LM : C’est peu de chose.
N : C’est une pomme toute ridée ! T’nez la voilà. Elle est toute blette.
LM : Tu n’auras pas mal aux dents pour la manger !
N : Toujours est-il que la Génie n’s’est pas ruinée !
LM : Et où t’as été après ?
N : J’ai été chez la femme du Pierre. Elle a pris un sou dans son porte-monnaie. Tiens, qu’elle m’a dit, c’est toi mon gentil.
LM : ça aurait été un autre, ça aurait été pareil.
N : Qu’est-ce que vous donn’rez à sa gamine quand elle viendra ? Vous avez préparé què’chose ?
LM : Elle aura un beau bâton de sucre de la fête.
N : il doit être bien mou ?
LM : plus c’est mou, meilleur c’est bon. Et ces écaillons (noix) qui sont dans ton panier ?
N : C’est d’chez l’Gustave ! Vous savez bien qu’ils ont les moyens ! Après j’suis allé chez mon parrain. Il y avait un bon feu dans la cheminée. J’m’suis réchauffé. La marraine m’a dit qu’j’pouvais venir dîner avec eux. Il y avait une cuisse de chevreuil qui cuisait dans la chambre à four. Je lui ai répondu que je viendrais si vous voulez bien.
LM : Après ça c’est une petite recette. On ne t’a rien donné ?
N : Elle m’a préparé des poires et des belles pommes. Elle m’a dit que je les aurai après le dîner.
LM : Tu prendras soin d’ne pas te balancer sur ta chaise comme tu le fais chez nous. Et chez l’Busco ?
N : J’ai eu des nèfles et des pommes de Jean Tondeur. J’ai été aussi chez la Francine. Elle était bien ennuyée. Elle avait mis une bassine sous son tonneau pour le vider. Elle n’avait pas vu qu’sa bassine était percée. « J’ai ramassé comme j’ai pu avec ma papinette. J’vais t’l’faire goûter » qu’elle a dit. Moi, j’avais guère envie. Il sentait le moisi, on aurait dit de la boue. Il n’fallait pas être nareux. Elle a sorti un burdin (gâteau) de sa maie. Je n’en ai pas voulu.
LM : Elle donne ce qu’elle a. Elle n’est pas riche. Voilà le dernier coup d’la messe qui sonne. Dépêche -toi d’ten aller Et surtout, tiens-toi comme il faut.
Dialogue tiré du livre « le patois de Florent » de l’abbé Janel. A Florent, comme dans tous les villages d’Argonne, le 1er janvier au matin, les enfants allaient souhaiter la bonne année à la famille qui habitait le village, aux voisins et aux amis.
