Dès les premiers beaux jours, nous attendons avec impatience l’éclosion des fleurs du jardin. Nous avons hâte de voir le jaune des jonquilles, le bleu des muscari, le violet des crocus, le rouge des tulipes, le rose des jacinthes. Mais pensons-nous à grimper les talus pour découvrir parmi les herbes les violettes ? Pourtant leurs fleurs sont bien jolies et leur parfum est si délicat !
Dans ma jeunesse, on cueillait ces petites fleurs. On en faisait des bouquets que l’on couronnait de feuilles. Je me souviens aussi que ma grand-mère prenait un couteau et une corbeille et déterrait des pieds de violettes. Elle les regroupait dans une assiette et cela faisait un joli centre de table. Dans le village, une jeune fille s’appelait Violette. De nos jours, des petites filles ont de jolis noms de fleurs : Iris, Capucine, Rose, mais plus de Violette. (en fait 223 petites filles ont été appelées Violette en 2022, internet). Et vous souvenez-vous du film « Violettes impé-riales », de 1952 dans lequel Luis Mariano chantait :
L ’amour est un bouquet de violettes,
L’amour est plus doux que ces fleurettes.
Quand le bonheur en passant
Vous fait signe et s’arrête.
Il faut lui prendre la main
Sans attendre à demain.
L’amour est un bouquet de violettes.
Cueillons, cueillons ces fleurettes.
Car, au fond de mon âme ;
Il n’est qu’une femme.
C’est toi qui sera toujours
Mon seul amour.
« Violettes impériales », c’est aussi une opérette de Vincent Scotto, avec Marcel Merkes et Paulette Merval.
La petite violette de nos talus est aussi appelée violette des haies ou fleur de mars. C’est une plante vivace. Venue du bassin parisien, elle s’est acclimatée au centre de l’Europe, au IXe siècle. Il existe plus de 400 espèces de cette fleur. La violette odorante compte parmi les plantes médicinales les plus anciennes. Les médecins de l’Antiquité lui attribuaient un grand pouvoir, notamment pour les migraines. Le sirop de violettes fut apprécié dès le Moyen-Age. En médecine populaire, l’infusion de plantes en fleurs est recommandée pour les bronchites et les céphalées. Les Romains la considéraient comme une fleur de deuil, de souvenir et d’attachement aux défunts. Aussi ornaient-ils les tombes de couronnes de violettes le jour des morts, baptisé « le jour des violettes ». De là vient peut être l ’assimilation de la couleur violette au deuil.

Au XVIIe siècle, on vendait dans les rues des bouquets de violettes cueillies dans les bois proches de la capitale. Ce n’est que vers les années 1750 que des horticulteurs ont l’idée de cultiver la fleur dans les environs de Paris. La culture de la petite fleur devient l’une des plus importantes productions horticoles hivernales. Son commerce est tellement rentable, qu’au XVIIIe siècle, pendant la Révolution en France, on réglemente la vente des violettes et les bouquetières des coins de rue se voient dans l’obligation d’acquitter une taxe. Au XIXe siècle, l’Angleterre décide de taxer aussi la violette en majorant ses droits de douane. La ligne de chemin-de-fer Paris-Lyon-Méditerranée ouvre l’Europe à toutes les fleurs de la Côte d’Azur. Le droit de douane est alors majoré de 500 % ! sur les importations françaises de violettes afin de protéger la production de celles cultivées dans le Devon anglais.
Les violettes cultivées sous châssis s’étendent sur plus de 200 hectares au sud de Paris et couvrent mille hectares à Hyères et à Nice. Les fleurs, réunies en bouquets ronds, sont rapidement mises au frais, puis expédiées en bottes dans des paniers de roseau.
La violette a fait la conquête de l’Amérique où l’on estime qu’un million de brins sont vendus chaque jour à New York. La fleur est portée à la boutonnière et renouvelée chaque matin.
Mais cette petite fleur si discrète va encore connaître plus de gloire quand Bonaparte rencontre Joséphine de Beauharnais en 1795. Celle-ci porte un bouquet de violettes à la ceinture qu’elle lui donne en le quittant. La robe de mariée de Joséphine en sera ornée d’une broderie. Bonaparte, devenu Napoléon, lui fait parvenir, paraît-il, un bouquet à chaque anniversaire de mariage. La violette lui rappelle les sous-bois de sa Corse natale, violette qu’il ajoutera d’ailleurs aux armoiries de sa famille.
En 1814, exilé sur l’île d’Elbe il fait le serment de rentrer à Paris « à la saison des violettes ». Cette phrase, répétée par ses fervents admirateurs, fait le tour du pays. Ses partisans donnent à l’Empereur le surnom de « Père la violette » ou de « Caporal la violette ». La question « aimez-vous les violettes ? » devient un signe de ralliement bonapartiste.
Des cartes imprimées d’un beau bouquet, d’apparence anodine, mais qui, si l’on y regarde de plus près, révèle les profils cachés de l’Empereur, de Marie Louise et du petit roi de Rome.
Mais ce retour est éphémère et la défaite de Waterloo met fin au rêve de Napoléon. Sous le nouveau gouvernement de Louis XVIII, les royalistes installent une répression terrible contre les Bonapartistes. On interdit même la reproduction de la fleur. Napoléon meurt en 1821. Dans le médaillon qu’il porte autour du cou, on retrouve quelques brins de violettes cueillies sur la tombe de Joséphine un peu avant son départ pour l’exil.
Un demi-siècle plus tard, sous le second empire, le parfum de la violette a un succès fou. Les magazines de mode de l’époque le présentent comme le parfum distingué porté par la bonne société. Les grands parfumeurs inventent, créent et inventent de nouveaux parfums. Son succès perdure durant tout le XIXe siècle. En 1900, la Côte d’Azur distille pour la parfumerie trois cents tonnes de fleurs et de feuilles de violettes.
Ce sont les nouvelles fragrances synthétiques qui la feront presque disparaître.
Et maintenant ? La violette est l’emblème de Toulouse. La ville en possède une collection nationale. Elle compte plus de 100 obtentions. Un trésor sur lequel la ville de Toulouse veille avec soin. Une variété, différente de celle de Toulouse, est cultivée à Tourrettes-sur-Loup. Dans cette ville, on transforme les fleurs en bonbons, en décoration.
Une bien grande histoire pour cette petite fleur si discrète !
Nicole Gérardot
(Sources : « les plantes nous racontent », éditions des terres noires ; « les plantes et leurs symboles », les carnets nature).
Dessins de William Bouguereau, peintre du XIXe siècle.