Dans le numéro 99 (été 2023) de notre revue, il était question du vitrail mémoriel de Florent-en-Argonne. Le comité de Reims du Souvenir Français a reçu cette année, en don, le discours manuscrit de l’instituteur de Florent-en-Argonne fait à l’occasion de l’inhumation de l’un de ses anciens élèves, Georges BARDET, « Mort pour la France » le 10 juin 1918, figurant sur ce vitrail.
Nous vous le transcrivons in extenso :
Mesdames, Messieurs,
Je croirais manquer à mon devoir si, en ma double qualité d’ancien instituteur de la Commune [de Florent-en-Argonne] et d’ami de la famille, je ne déposais ici, au pied du glorieux tombeau de celui qui fut mon élève, un juste tribut d’admiration, et n’offrait à son héroïque mémoire un sincère hommage de profonde affection et de bien vifs regrets. J’aurais aimé, moi aussi, exalter le souvenir magnanime de ce jeune héros.
Jamais trop on exaltera la grandeur du sacrifice si noblement consenti par ces dignes martyrs de la grande guerre, afin d’éloigner le plus possible l’oubli ou l’indifférence qui guette si traîtreusement les ingrats, les égoïstes et ceux qui seraient dépourvus de tout sentiment humanitaire.
Jamais trop on ne rappellera leur sublime exemple et leurs cruelles souffrances si stoïquement acceptées et si courageusement supportées.
Jamais trop on entretiendra vivace dans les cœurs généreux le culte de la suprême reconnaissance que méritent à tant de titres toutes ces héroïques victimes.
J’aurais voulu reproduire ici les termes élogieux d’une lettre si touchante que son Capitaine éploré adressait, quelques jours après la mort de Georges, à sa famille en larmes.
Mais, surpris par la date – que je n’avais pas cru être devoir si proche – de ces obsèques définitives auxquelles d’ailleurs je craignais de ne pas pouvoir assister, arrivé quelques instants seulement avant le départ du cortège, je n’ai pu, à mon grand regret, recueillir les éléments nécessaires à cet effet.
Je me vois donc contraint de rappeler simplement que le jeune BARDET, après avoir fait partie de cette héroïque phalange de Chasseurs à pied qui, tant de fois, souleva l’admiration générale et sema l’effroi chez l’envahisseur, est tombé en héros, sur le champ de bataille… aux Éparges.
Il est mort à 20 ans, face à l’ennemi, blessé mortellement au front d’une balle allemande, faisant ainsi le sublime sacrifice de sa jeunesse et de sa vie pour sauver le sol national, et défendre le Droit, la Justice et l’Humanité.
Ce titre seul n’est-il pas suffisant d’ailleurs pour que nous nous inclinions tous bien respectueusement, dans la communion d’une unique pensée de vive gratitude et de profonde admiration ?
Ce titre ne suffit-il pas pour que le nom de ce vaillant jeune homme, héros parmi tant de héros, restât à jamais gravé en nos cœurs et que son souvenir, comme celui de tous ses infortunés camarades, devint pour nous une véritable vénération qui devra passer à la postérité ?
Dors ton dernier et glorieux sommeil, mon cher Georges ! Nous conserverons toujours de toi ton sublime exemple et ton cher souvenir.
Tu es mort pour la France.
Gloire à toi.
Et vous, parents si cruellement éprouvés, vous qui avez payé si largement votre tribut à la guerre et en avez été victimes à plus d’un titre, ne vous laissez pas abattre par la douleur.
Ce serait mal honorer la mémoire de votre fils et frère tant aimé que de ne pas élever vos cœurs à la hauteur de son courage. Croyez-vous que lui-même ait jamais tremblé devant la mort ?
Ne l’a-t-il pas regardée de pied ferme et vue venir cent fois sans défaillance, pour se laisser enfin endormir à jamais, paisiblement, après vous avoir tous réunis dans une dernière pensée d’affection mêlée d’une certaine fierté ?
Soyez fiers à votre tour de votre fils et frère tant regretté, et puisez dans cette fierté si légitime un peu de cette consolation qui vous permettra de supporter plus facilement cette douleur si profonde.
Et demain, et toujours, quand vous viendrez en pèlerinage fleurir cette tombe chérie, vous songerez aux milliers de héros touchés glorieusement, eux aussi, en des endroits inconnus, mais dont les parents n’auront pas même la satisfaction d’aller arroser de larmes amères le sol que leur regretté père, frère, fils ou époux aura arrosé de son sang généreux. Vous trouverez, certes, dans cette pensée, un léger adoucissement à votre peine si grande et un réel encouragement dans votre douloureuse affliction, vous qui vous trouvez enfin tous réunis.
Je ne puis cependant quitter ce cimetière sans adresser à la mémoire de tous mes élèves tombés au Champ d’Honneur, un suprême salut et le respectueux hommage de mon souvenir le plus affectueux.
Unis dans les privations, la souffrance et la mort, ils resteront unis dans mon cœur, et leur nom y sera à jamais gravé.
Toujours je me rappellerai, avec émotion, du sacrifice de ces chers et regrettés élèves dont je suis fier de citer les noms :
Clovis MUSQUIN
Georges DELIÈGE
André HANUS
Henri MULON
Georges BARDET
Martial HURION
Gloire à ces héros, nobles et sublimes défenseurs de la Patrie.
Gloire à tous ceux qui sont morts pour Elle !
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Des habitants de Florent-en-Argonne pourraient peut-être retrouver dans les archives de la commune la date d’inhumation de Georges BARDET. Dans ce cas, merci d’en informer la revue et l’auteur de cet article.
Note : Paul Marie Joseph DHEU, a commencé sa carrière en 1898, à l’âge de 20 ans, comme instituteur-stagiaire à La-Villa-d’Ay, près d’Épernay. Instituteur avant la Première guerre mondiale à Florent-en-Argonne, il a été mobilisé à la 4e section de C.O.A (commis et ouvriers militaires d’administration) puis au 20e escadron du Train (section auto). Après la guerre, il devient directeur de l’école d’application de l’École Normale à Châlons-sur-Marne.
Jean VIGOUROUX