La pluie tomba d’abord lentement, par saccades, puis se changea bientôt en une averse cinglante. En un clin d’œil, le paysage disparut derrière les hachures de l’ondée. Le temps s’était définitivement gâté et tout annonçait qu’il resterait mauvais au moins jusqu’à la nuit. Vital cherchait vainement un sentier dévalant dans la direction de la vallée de la Biesme. Le clapotis de la pluie sur le sol, la rumeur grossissante des rus devenus torrentiels, le déluge qui ennuageait l’air empêchait de voir à dix pas, ne laissaient plus à M. de Lochères la faculté de s’orienter. Bien qu’autrefois il se vantât de connaître les moindres sentes de la forêt, en vingt ans d’absence l’aspect des lieux s’était modifié et lui même n’avait plus que des notions locales imprécises. Après deux ou trois tentatives infructueuses, il dut s’avouer qu’il était complètement fourvoyé. Alors il piqua droit devant lui, perçant les fourrés, glissant dans les fondrières, barbotant dans les ravins changés en cascades. Lorsqu’il arriva enfin à un carrefour où se croisaient deux routes forestières, il était mouillé jusqu’à la peau et, pour comble de guignon, il se trouvait totalement désorienté et incapable de choisir entre ces quatre voies opposées.
Tandis qu’il hésitait, deux ou trois sons de trompe prolongés retentirent soudain au fond de l’une des tranchées.
Sûrement, c’était un chasseur qui cornait pour rappeler ses chiens, et Vital, reprenant courage, s’élança dans la direction d’où partait cet appel. A cent mètres de là, en effet, il distingua à travers la pluie la confuse silhouette d’un grand gaillard guêtré jusqu’aux genoux, que venaient de rejoindre deux bassets aux jambes torses, et qui se disposait à tourner l’angle d’un taillis.
- Hop ! cria Vital.
Le chasseur fit volte-face, examina de loin celui qui le huchait, puis se rapprocha. C’était un homme élancé, maigre et osseux, mais robuste. Autant qu’on pouvait juger sous le caoutchouc qui l’encapuchonnait et protégeait son buste contre l’averse, il touchait à la cinquantaine. Sa barbe rousse et fourchue, parsemée de fils blancs, laissait entrevoir une bouche faunesque, sardonique et peu sûre ; le nez aquilin était purement modèle, mais fortement bourgeonné à la pointe et sur les ailes. Des sourcils roussâtres surmontaient deux yeux gris et finauds, fouettés de points oranges, que des poches boursouflaient au-dessous de la paupière. Le teint était brouillé ; en somme, malgré quelques traits déplaisants, l’ensemble du visage avait de la finesse et de la race. Quand le survenant fut à portée, M. de Lochères l’enveloppa d’un rapide regard, puis, l’interpellant de nouveau :
- Dites moi, , suis-je loin de la Harazée ?
Piqué sans doute du ton bref de l’interrogation, l’homme au caoutchouc eut un léger sursaut ; il passa la main sur ses yeux comme pour mieux voir son interlocuteur, puis répliqua :
- Vous en êtes éloigné d’une bonne lieue de pays à vol d’oiseau.
- Quel est le plus court pour s’y rendre ?
- Dame, le plus direct serait de prendre à travers bois par les tranchées de la Grurie ; seulement, avec ce temps de grenouilles ; les chemins seraient trop mauvais ... Mieux vaudrait rattraper la route de Biesme à la descente du Four-aux-Moines ... Mais pardon, ajouta le nouveau venu en ébauchant une inclination de tête : n’est-ce pas à M. de Lochères que j’ai l’honneur de parler ?
- Parfaitement, répondit Vital étonné.
- Vous ressemblez tellement à défunt votre père qu’en vous entendant parler de la Harazée, j’ai deviné qui vous étiez ... Laissez-moi à mon tour me présenter sans façon ... David de Louëssart, garde général des forêts de l’Etat.
Vital salua silencieusement. Un coup de rafale entr’ouvrant le manteau de caoutchouc venait en effet de laisser apercevoir l’uniforme vert aux boutons argentés des forestiers.
- Ah ! reprit M. de Louëssart, j’ai beaucoup connu feu M. de Lochères, et nous avons fait plus d’une partie de chasse ensemble.
Il s’interrompit pour jeter un coup d’œil apitoyé sur son interlocuteur qui grelottait sous ses habits ruisselants.
- Mais, s’écria-t-il, vous êtes trempé comme une soupe, mon pauvre monsieur ; il est impossible que vous vous en retourniez à la Harazée dans cet état et par une pluie battante. Vous prendriez du mal ... Je demeure au Four-aux-Moines, à un quart d’heure d’ici, et, si vous le permettez, je vous y emmènerai pour vous changer et vous sécher ...
Le premier mouvement de Vital fut de refuser, mais il se sentait si mal à l’aise qu’il se défendait mollement.
- Nenni, insista le garde général, je me reprocherais de vous abandonner par ce temps de chien ... Ma maison n’est pas très luxueuse, mais vous y trouverez un bon feu, des vêtements de rechange, un souper et une chambre bien chaude ... Ne refusez pas l’hospitalité que je vous offre de grand cœur, vous m’offenseriez. C’est entendu, j’enverrai mon brigadier à la Harazée prévenir Saudax qu’il ne vous attende pas ce soir.
Vital, touché par cette cordiale insistance, finit par accepter. M. de Louëssart siffla ses chiens et ils descendirent de compagnie par une tranchée glissante, tandis que l’averse continuait à faire rage. Ils avançaient péniblement à travers ce chemin étroit et détrempé où des branchettes regimbantes s’écartaient sur leur passage en leur lançant au nez un éparpillement de gouttelettes glacées. Il était presque minuit, lorsqu’ils aperçurent les lumières des quatre ou cinq habitations qui composaient le hameau du Four-aux-Moines. M. de Louëssart s’arrêta devant une maison bâtie en bois et en pisé, surélevée au-dessus d’un sous-sol, et à laquelle on accédait par un perron de quelques marches.