- Nous voici rendus, murmura-t-il en poussant en maître la porte d’entrée.
Il guida son hôte au long d’un corridor obscur et l’introduisit dans une cuisine éclairée par un feu flambant de souches de hêtre et où une jeune servante était en train de surveiller, devant le brasier, un pot-au-feu mijotant dans une marmite de terre.
- Asseyez-vous le dos à la flamme, dit-il à M. de Lochères, en lui présentant une chaise, et toi, Mariette, allume une bougie ... Où est Catherine ?
- Me voici, papa ? répondit une voix au timbre clair.
En même temps, à la double lueur de la flamme et de la bougie, Vital vit surgir d’une pièce contiguë une jeune fille svelte et élancée comme son père, aux cheveux bruns noués très bas sur la nuque et frisottant sur les tempes, aux yeux noirs luisants d’un éclat humide et au teint d’une blancheur de muguet.
- Catherine, reprit M. de Louëssart, je t’amène un hôte, M. Vital de Lochères ...
A l’aspect de Vital qui s’était levé et saluait, Mlle de Louëssart ne put retenir un mouvement de surprise vite réprimé, puis ses lèvres pures et gaies sourirent et ce sourire creusa des fossettes dans ses joues.
- Soyez le bienvenu, monsieur, dit-elle de sa voix chantante.
Vital la regardait, ravi par cette blancheur et cette riante grâce d’avril. Sous ses vêtements mouillés et fumants, il sentait de nouveau l’impression de sève remontante et de réchauffement qu’il avait reçue dans la futaie de la Bolante, en foulant les verdures clairsemées parmi les feuilles mortes. L’apparition de ce blanc visage aux yeux de printemps et de ce souple corps de vierge, était-elle donc la surprise ignorée qui avait un moment réveillé en son vieux cœur, la juvénile émotion de l’attente ?
- M. de Lochères, continua le garde général, est trempé jusqu’aux os ; tu vas, avec Mariette, allumer du feu dans la chambre d’ami, faire chauffer du linge et des vêtements de rechange, puis t’occuper de corser un peu ton souper ... Moi, j’irai chez Munerel le prier de donner un coup de pied jusqu’à la Harazée et de prévenir Saudax que notre hôte ne rentrera pas ce soir ... Il couchera chez nous ... En attendant, monsieur, séchez-vous de votre mieux à la braise de notre cuisine, on ne vous fera pas trop longtemps languir ...
Il jeta une brassée de ramilles sur le brasier, puis sortit, tandis que Catherine disparaissait avec la servante.
Resté seul, Vital de Lochères s’était rassis, le dos au feu, et se sentait pénétré d’une douce torpeur. Il entendait au dessus de lui, comme au travers d’un rêve, des allées et venues au premier étage. On ouvrait des armoires, on descendait et on montait hâtivement l’escalier. Il distinguait le bruit sourd des bûches entassées dans une cheminée, le tintement métallique de la pelle et des pincettes, et il songeait non sans plaisir à cette aimable jeune fille affairée à lui préparer un gîte.
Sur ces entrefaites, M. de Louëssart rentra, se débarrassa de son caoutchouc ruisselant, attira une chaise et s’installa lui-même en face de son hôte. Les deux chiens s’étaient à leur tour étendus sur les dalles chaudes du foyer ; couchés en long, la tête sur leurs pattes, ils poussaient de temps en temps des soupirs d’aise et leurs flancs frémissaient aux moindres fusées d’étincelles.
- Eh bien, demanda M. de Louëssart, ça commence-t-il à aller mieux ? Quand vous aurez changé de linge, vous vous sentirez plus à l’aise encore et nous souperons de bon appétit. Ah ! dame, le menu ne sera pas princier. Je crois cependant que nous aurons un civet de lièvre. Vous le voyez, la demeure est modeste comme les appointements, mais elle me suffit.
C’est ma fille qui dirige le ménage ... j’ai perdu, ajouta-t-il avec un accent mouillé qui sembla à Vital plus étudié que sincère, j’ai perdu, il y a huit ans, ma pauvre femme et longtemps j’ai été obligé de m’occuper seul des soins de mon intérieur et de l’éducation de mon enfant. Maintenant que Catherine est grande fille, je lui ai remis les rênes du gouvernement. Elle les tient d’une façon passablement capricieuse ; mais tout de même nous arrivons à nouer les deux bouts et nous sommes contents de notre lot.
Comme il achevait, Catherine parut à la porte de l’escalier ; d’un bras elle la maintenait ouverte et de l’autre elle soulevait un bougeoir allumé au niveau de son visage.
- Tout est prêt, monsieur, dit-elle, et vous pouvez monter.
Tandis qu’elle parlait, la flamme de la bougie mettait en valeur l’ovale délicat de sa tête crêpelée , ses longs yeux pleins de rêve et ses lèvres rieuses ; le reste de son corps mince restait dans la pénombre. Vital s’était levé, admirant le geste simple de Catherine, la ligne élégante de ce mignon corps sous la robe grise aux plis flottants, et involontairement il se souvenait de ces charmantes filles des temps bibliques, dont son précepteur, l’abbé Gerdolle, lui faisait jadis lire les histoires :- Rachel poussant ses troupeaux au puits ; Ruth descendant vers l’aire de Booz, et la séduisante Esther, au clair visage, se présentant à Assuérus.
M. de Louëssart se leva à son tour, et prenant le bougeoir des mains de sa fille, il conduisit M. de Lochères dans la chambre d’ami.