Connaissance du Patrimoine Culturel Local
Le Petit Journal
de Sainte-Ménehould
et ses voisins d'Argonne
Edition régulière d'un bulletin traitant de l'histoire, des coutumes et de l'actualité.


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LE REFUGE

(2ème partie)

   par André Theuriet



Il s’attablèrent tous trois. Le souper était simple, ainsi que l’avait annoncé le garde général, mais le pot-au-feu était savoureux et le civet de lièvre exhalait une appétissante odeur de mousserons et de sarriette. On devinait que, sans être raffiné, le maître du logis aimait à bien vivre. Il buvait sec, parlait beaucoup et affectait de montrer pour sa fille une sollicitude dont Catherine semblait étonnée. De temps à autre, il la questionnait avec de paternes et doucereuses inflexions de voix :
- Et toi, fifille, comment as-tu employé ton après-midi ?
- Je suis allée à la Chalade,
- Par cette pluie battante et au risque d’attraper un gros rhume ! C’était donc bien pressant ?
- Très ... Nous approchons de la Sainte Catherine, ma patronne d’abord et puis celle de toutes les filles. Les demoiselles, ce soir-là, donnent un bal et y invitent les garçons. On m’a demandé de faire partie du comité et j’ai accepté.
- Tu aurais dû me consulter auparavant.
A cette réflexion insolite, Catherine ouvrit de grands yeux, comme si elle tombait des nues :
- Mais j’étais déjà patronnesse, il y a deux ans, et tu n’y as vu aucun inconvénient.
- Possible ... Tu étais une fillette sans conséquence ; maintenant te voilà une demoiselle et je trouve peu convenable ces invitations adressées par des jeunes filles à des jeunes gens.
Mlle de Louëssart avait l’air stupéfait et ébauchait une moue de révolte. Vital vient à son secours :
- Vous êtes sévère, dit-il à M. de Louëssart ; c’est un vieil usage local ... De mon temps, cela se passait déjà ainsi, et je me souviens d’avoir reçu une invitation écrite de la main de Mlle de Belrupt, qui est aujourd’hui la femme du notaire Parisot, et qui avait la réputation d’une fille très réservée ... Nous trouvions alors la chose fort naturelle et mon opinion là-dessus n’a pas changé ... je suis pour que les enfants s’amusent et pour qu’on respecte les vieilles coutumes.
Le visage de Catherine s’éclaira par-dessus la table et ses yeux noirs envoyèrent à Vital un regard de remerciement.
- A la bonne heure ! s’écria-t-elle, vous, monsieur de Lochères, vous n’êtes pas du clan des rabat- joie ; aussi, pour vous récompenser de m’avoir prêté main forte, je vous enverrai une invitation ...
- Eà, je te le permets, dit avec empressement le garde général.
Les prunelles de Vital s’étaient rembrunies et ses traits, tout à l’heure animés, avaient repris une expression fatiguée et morose.
- Merci, mademoiselle, répliqua-t-il brusquement, il y a bel âge que je ne danse plus et je ne serais qu’un trouble-fête.
Mlle de Louëssart, ayant conscience d’avoir involontairement contristé son hôte, était devenue subitement silencieuse ; elle se recueillait comme pour se demander si elle n’avait pas encore une fois commis quelque étourderie. Le garde général lui-même s’apercevait de la soudaine taciturnité de son convive et se battait en vain les flancs pour entretenir la conversation.
Le dîner s’acheva mélancoliquement et, Vital ayant refusé le petit verre d’eau-de-vie de marc que lui offrait M. de Louëssart, ce dernier se leva et demanda un bougeoir.
- Après avoir pataugé dans l’eau toute l’après-midi, dit-il à M. de Lochères, vous devez avoir besoin de vous reposer et ma fille ne vous en voudra pas si vous la quittez pour gagner votre chambre ... Moi-même, je partirai en tournée dès le fin matin et je ne tarderai pas à me coucher ... Allons, Catherine, souhaite le bonsoir à monsieur ...
Vital s’était approché de la jeune fille ; elle lui tendit une main fluette et longue, qu’il garda un moment dans ses doigts :
- Merci, mademoiselle, d’avoir si gentiment hébergé un hôte fort maussade, mais qui gardera un bon souvenir de votre accueil ... je vous fais mes adieux dès ce soir, car je m’en irai demain avant que vous soyez levée.
- Oui, ajouta le garde général, nous tirerons chacun de notre côté. Mais ne nous disons pas adieu, car nous aurons, je l’espère, monsieur Vital, le plaisir de vous revoir.
Rentré dans sa chambre, après avoir pris congé de son hôte, Vital alluma un cigare et le fuma en songeant à la grâce primesautière de Catherine et à la singulière figure de M. de Louëssart, puis, sentant peu à peu sur lui la mainmise du sommeil, il se coucha et s’endormit profondément.
Lorsqu’il s’éveilla, la bourrasque s’était apaisée et le soleil glissait un rayon rose à travers les rideaux. Au même moment, on frappa discrètement à sa porte. C’était la jeune servante qui lui apportait un bol de café à la crème et lui annonçait que M. de Louëssart venait de partir en forêt avec son brigadier. Elle lui montait en même temps ses vêtements séchés dans la chambre à four et scrupuleusement brossés. Il déjeuna, s’habilla lestement et gagna la cuisine où Mariette seule fourbissait ses casseroles. Mlle Catherine n’était point encore levée. Il glissa une pièce d’or dans la main de la servante ébaubie, la chargea de ses hommages pour sa maîtresse et descendit lentement les degrés du perron. Mais quand il fut dehors, il se retourna pour contempler un moment la petite maison grise avec sa toiture de tuiles roses et son pignon garni de bardeaux bruns du côté de l’ouest. Comme il achevait son inspection, à l’une des fenêtres d’angle, un rideau se souleva, il entrevit la manche d’un peignoir, une tête aux cheveux frisottants, une bouche rieuse et deux yeux noirs curieux. Alors, il salua courtoisement, puis s’éloigna dans la direction de la vallée de la Biesme.

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