Cette blanche et brève apparition de Catherine égaya pour lui la matinée. Le vent avait nettoyé la route, le soleil mettait des scintillements dans les lisières humides de la forêt, où les derniers rouges-gorges gazouillaient encore en sautillant parmi les branches. Il fit allègrement le chemin et arriva à la Harazée au moment où la mère Saudax, coiffée comme d’un casque par les entortillements de son madras, était en train de balayer la cour.
- Hé ! s’exclama-t-elle en l’apercevant, hé ! mon Dieu donc, monsieur Vital, en voilà une aventure ! ... Quand nous avons, hier à la nuit, vu que vous ne rentriez point, Saudax et moi nous nous tournions les sangs ... Heureusement que le brigadier du Four-aux-Moines est venu nous rapaiser ... Vous avez donc couché chez le garde général ?
- Oui, répondit Vital ; j’ai rencontré M. de Louëssart dans les bois, je n’avais pas un fil de sec sur la peau, il m’a offert l’hospitalité et j’ai été fort heureux de l’accepter.
Tout en causant, la mère Saudax, démangée par la curiosité, avait suivi son maître dans l’escalier.
- Joseph est à déjeuner, continua-t-elle, et je vas vous accompagner jusqu’à votre chambre pour faire clairer votre feu ... Avez-vous été ben soigné et ben couché, au moins, dans cette maison des Louëssart ... Ce n’est pas pour dire, mais les maîtres sont plus souvent dehors que dedans et le ménage n’y est pas tous les jours en ordre.
- Je ne m’en suis pas aperçu, répliqua Vital, j’ai été mis dans du coton et j’ai fort bien dîné.
- Oh ! quant à la mangeaille, je ne suis pas en peine, M. de Louëssart est sur sa bouche et il aime les bons morceaux.
Ils étaient entrés dans la chambre où, contre l’assertion de Mme Saudax, le feu flambait joyeusement. M. de Lochères n’y prit pas garde et, aiguillonné lui-même par une sourde curiosité, il retint la bonne dame qui faisait mine de se retirer.
- Dites-moi, madame Saudax, M. de Louëssart est du pays ?
- Oui bé ! son grand-père soufflait la bouteille, son père aussi ; c’étaient des verriers, quoi ! Ils y ont mangé leur saint-frusquin et le fils a préféré prendre un état dans le gouvernement ... On l’a envoyé ici garde général, quelque temps après votre départ, et il y est resté. Il ne souffle plus les bouteilles mais il sait encore bien les vider, à ce qu’on prétend du moins.
- Il est veuf, n’est-ce pas ? ... Il paraît beaucoup regretter sa femme.
Mme Saudax eut un énergique haussement d’épaules.
- Sa femme ? Ah ! Seigneur ... Possible qu’il l’ait regrettée dans les temps, mais il s’est crânement reconsolé depuis ... Et il se reconsole encore, à ce qu’on assure ...
- Allons, allons, madame Saudax, vous avez la dent dure ... Un homme déjà âgé, père d’une fille charmante ... Vous n’en croyez pas un mot !
- Dame ! je ne l’ai me vu et je ne répète que les dit-on du pays ... Quant à mam’selle Catherine, c’est une jolie fille pour sûr et pas fière ... La pauvre enfant, c’na me sa faute si elle est mal éduquée et si elle a poussé à la grâce du bon Dieu ... Tout de même, elle est un tantinet trop libre pour son âge et une peu trop garçonnière ... Enfin, quoi ! C’est des gens qui ne sont pas nets et qu’on n’aime point dans le pays.
- Je m’en aperçois, dit brièvement Vital. Merci, madame Saudax, le feu va à merveille et je ne vous retiens plus ...
Quand elle fut partie, M. de Lochères, fourgonnant son feu avec humeur, démolit rageusement les bûches échafaudées avec art par Joseph. Il ne croyait pas aux commérages de la mère Saudax, qu’il savait bavarde et mauvaise langue : pourtant, il éprouvait un secret dépit en constatant que les Louëssart ne jouissaient pas absolument de l’estime publique. Encore qu’on doive croire à peine le quart de ce que les gens racontent, il ne pouvait se dissimuler que l’obséquieuse familiarité du garde général lui avait déplu dès l’abord. De son séjour au Four-aux-Moines, il emportait la vague impression que M. de Louëssart n’était pas précisément franc comme l’osier, et qu’à plusieurs reprises, il avait joué pour son hôte la comédie du sentiment. Si la physionomie reflète au dehors l’âme des gens, il était certain qu’en dépit de la finesse des traits, ces yeux jaunes, ces paupières boursouflées, ce teint brouillé et ce nez bourgeonnant ne disaient rien qui vaille.
Mais Catherine si simple, si naturelle avec sa saveur de plante agreste et la joliesse de son jeune visage, n’était-elle pas, elle du moins, digne d’intérêt ? C’est surtout sur ces jeunes filles sans mère, élevées à l’aventure et un peu excentriques, que s’exerce la calomnie des campagnards et des bourgeois. Catherine avait je ne sais quoi de délicat et de pur qui plaidait en sa faveur ; Vital se sentait attiré vers cette enfant par une sympathie qu’il mettait sur le compte de la pitié, et une admiration qu’il attribuait à son goût pour tout ce qui est beauté. Néanmoins, la conscience d’avoir été déjà plus d’une fois dupe de sa sensibilité lui conseillait de se tenir sur ses gardes. Il se rappelait un axiome d’un physionomiste de ses amis : « Il faut se défier des femmes dont les yeux sont tristes et la bouche rieuse » . Au fond de lui, une petite voix aiguë murmurait : « Souviens-toi de t’être jadis laissé prendre aux apparences et de t’en être mordu les doigts. Sache donc tirer bénéfice de ton âge ; si tu ne peux plus avoir les profits de la jeunesse, aie du moins la prudence de la maturité ... »
« Au fait, songea-t-il en se levant pour réparer le désordre de sa toilette, je suis ridicule à quarante-huit ans sonnés, de me laisser encore émouvoir par deux beaux yeux et une bouche ingénue ... Je n’ai pas l’intention de frayer avec ces Louëssart. Je leur rendrai une visite de politesse un de ces jours et, comme ils sont constamment dehors , je laisserai ma carte. J’enverrai à la jeune fille un sac de bonbons au premier de l’an et tout sera fini ... »
à suivre ...

Photo C. CAPPY