|
Sainte Ménehould et ses Voisins d’Argonne
|
https://www.menouetsesvoisinsdargonne.fr/spip.php?article97
|
|
Jean-Baptiste DROUET a-t-il été toujours sincère ?
dimanche, 24 février 2008
/ François Duboisy
|
C’est son rôle primordial dans « l’affaire de Varennes » qui projette Drouet dans l’histoire de France et en fait un personnage emblématique. Ne sera-t-il pas surnommé « le régicide » ? Cet événement qui amorce la déchéance de la royauté et la fin funeste de Louis XVI fut et reste diversement apprécié : les tenants de l’ancien régime hier, aujourd’hui ceux qui n’ont pas pour la Révolution un amour démesuré en font un drame Lenôtre : [1] , une tragédie [2] . On trouvera plus de mesure chez les historiens qui adoptent une démarche sereine et donc des qualificatifs plus mesurés [3] .
On retrouve la même diversité lorsqu’il s’agit de cerner la personnalité de Drouet. Déjà quant à son physique, certains lui prêtent un regard torve, une physionomie fermée qui dissimulerait mal sa fourberie. Il faut lire les mémoires du comte Axel de Fersen, l’amant supposé de Marie Antoinette, pour s’en faire une idée plus juste. Il narre l’entrevue qu’il eut avec le prisonnier enchaîné à Bruxelles (les émigrés défilaient pour voir le monstre qui avait scellé le sort de la royauté). Eh bien il écrit : « C’est un bel homme que j’ai devant moi. »
On peut ne pas s’attarder sur ceux qui ont voulu en faire un paysan [4] , une brute, un homme du commun propulsé dans l’histoire par un pur hasard. En effet, ses études au collège de Châlons lui avaient permis d’asseoir une solide culture qu’il saura développer. Elle imprègne les textes qui restituent ses propos, qu’il s’agisse du conventionnel ou du Sous-Préfet de Sainte Ménehould.
Par contre, il semble plus intéressant de s’attarder sur une caractéristique qui apparaît d’une façon récurrente dans les études qui s’intéressent à notre maître de poste. N’était-il pas un hâbleur, un vantard ? Cette « accusation » s’appuie sur différents éléments de sa vie que nous allons évoquer dans l’ordre chronologique.
Là comme toujours, il faut se référer aux textes. Parfois on l’accuse d’avoir minoré le rôle du sieur Guillaume qui l’accompagnait dans cette équipée. Dans son récit à l’Assemblée Nationale du 24 juin 1791, il précise qu’il était « accompagné du sieur Guillaume », il reprend là la même formulation que la déclaration des municipalités de Sainte Ménehould et de Varennes. Drouet était un bourgeois hardi, responsable d’une fonction importante, reconnu dans la cité comme une personnalité marquante ouverte aux idées de la Révolution. La suite de sa vie démontrera qu’il possède de grandes qualités qui le maintiendront durablement sur l’avant-scène politique. Guillaume est un modeste employé qui ne prend aucune initiative lors de cette fameuse nuit, et la suite de sa vie montrera bien que c’était un modeste.
Si, sur ce point, rien ne peut être reproché à Drouet, on peut pourtant être gêné par un point de la déclaration de Drouet devant l’Assemblée. Laissons-lui la parole :
« Je laissais partir les voitures, mais voyant aussitôt les dragons prêts à monter à cheval et à se mettre en route pour les suivre, je courus au corps de garde, je fis battre la générale, et, sur mes propositions, on prit des mesures telles qu’on parvint à empêcher le départ des dragons. Alors, me croyant suffisamment convaincu, je me mis à la poursuite des voitures »
Si on confronte ce texte avec le document rédigé par la municipalité de Sainte Ménehould, il apparaît que Drouet tire la couverture à lui et se donne un rôle qui n’a pu être le sien. C’est la municipalité, bien entendu, qui, il est vrai, sous la pression des habitants et de Drouet, prend la décision de désarmer les dragons et de les mettre au sûr dans la prison.
De même, Drouet ne part pas de son propre chef sur les traces de la berline royale, mais c’est la municipalité qui « charge de cette mission le sieur Drouet qui se fait accompagner du sieur Guillaume. »
Là, sans contestation, Drouet, enivré par la brutale renommée qui lui tombe sur les épaules, propulsé devant l’Assemblée Nationale, s’est laissé entraîner à broder un peu pour renforcer son rôle dans ces évènements.
« Le héros de Varennes », nommé par ses concitoyens député de la Marne à la convention, s’est vu envoyé en mission, en septembre 1793. Bloqué dans Maubeuge dès son arrivée, il est édifié par la gravité de la situation. Il décide de traverser les lignes ennemies afin de donner à la convention un rapport précis. Il échoue.
Cela permet à Jean-Pierre Perrin, dans un livre, « La machination », dont j’ai pu dire de vive voix à l’auteur l’indignation qu’il m’inspire, de présenter Drouet comme un maladroit, si ce n’est un poltron. Pour se faire une idée honnête de cet événement, on possède deux documents : « Le récit de sa capture » qu’il fit après sa remise en liberté, mais aussi celui de l’officier autrichien qui l’arrêta, Ferdinand de Stetten. Le récit auto-biographique de Drouet et celui de son adversaire sont tout à fait concordants. Laissons la parole à ce dernier : « Drouet s’avance avec prudence à la tête d’une soixantaine de soldats. Etant descendu de cheval, il se heurte à une reconnaissance ennemie, il remonte lestement à cheval et lance le cri »A moi ! les Autrichiens !« . Il décharge son pistolet sur l’auteur du récit et attaque la troupe avec beaucoup de violence pour se frayer un passage. Après une vive résistance, les dragons, vaincus par le nombre, furent dispersés ou désarmés et leur chef fut fait prisonnier. »
Drouet ne démentit pas, dans la circonstance, la légende de bravoure et d’indomptable énergie qui s’est attachée à son nom et qui se confirmera tout au long de sa captivité et la sincérité de son récit est confirmée.
Rappelons les faits. Prisonnier, chargé de chaînes, il séjourne quelque temps à Bruxelles. C’est là qu’il rencontre Fersen, à Coblence ce sera le défilé des émigrés. Dans ces circonstances, il fait front avec fermeté, revendiquant la responsabilité de son acte. Puis le voici, en septembre, au Spielberg en Moravie, citadelle située en périphérie de Brno [5] , où il est enfermé au secret, sans pouvoir écrire ni sortir. C’est de ce nid d’aigle qu’il tente de s’évader en se lançant dans le vide avec un parachute. Revenu en France, il rédigea un long rapport très précis relatant son exploit. Limitons-nous à relever quelques éléments.

- L’armature de l’engin volant fut réalisée à l’aide de brins de bois, le fil de ses bas et de son bonnet, tressé, devint cordelette et les draps de son lit toile. Ainsi fut réalisé la machine aérienne qui ne lui fut pas d’un grand secours. Après quelques essais fructueux pour des sauts du haut d’une corniche, il s’élança, dans la nuit du 5 au 6 juillet 1794, dans l’aventure. Pensant que le parachute, qui s’était montré efficace pour un saut de 8 pieds, résisterait encore mieux « en plein air » pour un saut de deux cents pieds, il se lança donc dans le vide, après une course rapide, lourdement chargé. La chute fut brutale, le parachute se montrant inopérant. Drouet se fractura la cheville sur le sol (il en garda une claudication tout le reste de sa vie). Les gardes qui furent effrayés par le bruit de la chute ne le récupérèrent que le lendemain matin et le reconduisirent à sa cellule. Il y resta jusqu’au 13 novembre 1795.
Cette narration a pu paraître rocambolesque à certains, si ce n’est invraisemblable. Reprenons les éléments qui peuvent étonner et laisser interrogatif.
Anachronisme : Un parachute en 1793 ! Eh oui, déjà dans l’antiquité et dans la culture chinoise, on mentionne des sauts freinés à l’aide de dispositifs comprenant toile et armature. Louis-Sébastien Lenormand invente le terme « parachute » lorsque, le 26 décembre 1783, onze ans avant Drouet, il saute de l’observatoire de Montpellier. Les révolutionnaires se passionnent pour les sciences et le député Drouet à Paris, s’imprègne de la passion pour le vol de ballons que l’on se propose d’utiliser dans les conflits. Ce saut est donc bien dans l’air du temps.
Quant à la fabrication du parachute, il est bon de rappeler qu’un maître de poste se doit d’exercer divers métiers annexes : paysan pour nourrir les chevaux, bourrelier pour entretenir et réparer les harnachements. On ne doit pas s’étonner que Drouet qui est un homme ingénieux, ait su transformer une arête de carpe en aiguille et assembler sa machine volante.
On n’a jamais pu confronter le récit de Drouet qui, comme tout texte autobiographique, est sujet à caution à d’autres sources. Aussi j’ai décidé en l’an 2000, de me rendre sur place afin de vérifier autant que possible, les dires du conventionnel. Je contactai un vieil ami tchèque, Jan Frouz, en lui demandant de préparer ma venue à Brno. L’été suivant, j’étais au pied d’une imposante citadelle bien entretenue, transformée en musée, entourée de jardins. Un rendez-vous avait été pris avec le conservateur, le professeur Miroslava Mensikova, petite dame vive et accueillante. Je lui présentai ma démarche. Je fus étonné par sa connaissance de la vie de Drouet et de l’épisode du parachute. Elle me confirma que les archives, qui malheureusement n’étaient plus sur place, faisaient bien état de la tentative d’évasion de Drouet, sans nous donner beaucoup de précisions sur les modalités. Elle m’apprit que les cellules étaient maintenues en l’état et servaient de salles d’exposition sur les détenus célèbres, François Lamarque, autre conventionnel livré à l’ennemi par Dumouriez, Silvio Pellico. Je pus donc, avec une certaine émotion, visiter la cellule de Drouet. Elle correspond à la description qu’il en a fait.

Cette chambre mesure 4,5m sur 4m, les murs sont en brique apparente. Au nord, une porte à 3 ferrures, au midi, 2 fenêtres fermées par un grillage en fer incrusté dans la muraille par huit crampons. Les fenêtres donnent sur la terrasse, trois mètres plus bas. Malheureusement, Madame Mensikova me signale que les abords du château ont été totalement bouleversés par des travaux qui ont adouci la pente et n’a pas d’éléments permettant de restituer exactement l’état du terrain tel qu’il était en 1794. Quant aux détails de l’évasion, elle les trouve étonnants mais n’a pas d’avis tranché.
Si ce n’est le contact direct avec ses conditions de détention, cette visite ne m’apporta aucun éclaircissement. Pour ma part, je pense que Drouet a relaté avec beaucoup de précision sa tentative d’évasion mais certainement en la magnifiant.
En conclusion, j’ai la conviction que la modestie n’était pas la qualité première de notre gloire locale, même si on lui fait trop souvent des procès infondés.
[1] Le drame de Varennes, 1908.
[2] A. Castelot : La tragédie de Varennes, 1959.
[3] Aimond : L’énigme de Varennes, 1936. Tackett : Le roi s’enfuit, 2004. Ozouf : La mort de la royauté 2005.
[4] C’est à dire, pour l’époque, un illettré.
[5] Brünn, en allemand, Brna en tchèque.
| En visitant notre site Internet, vous pourrez télécharger ces documents : |
| • , (PDF - 123.7 ko) |